peuples en mouvement (1)

La mère des migrations: les Indo-Européens

Entre le IVe et le IIIe millénaire avant notre ère, des hommes se sont mis en marche. On ne sait pas exactement d’où ils sont partis ni comment ils ont voyagé. On croit savoir qu’ils ont emporté avec eux le char et le cheval. Et une langue qui a colonisé la majorité de l’Eurasie

C’est la famille linguistique qui domine aujourd’hui le territoire le plus étendu. On parle des langues indo-européennes dans pratiquement toute l’Europe (moins la Finlande, la Hongrie et le Pays basque), dans une partie du Caucase, dans les régions kurdes de la Turquie et de l’Irak, en Afghanistan, en Iran, en Inde, ainsi qu’en Afrique, en Australie et sur tout le continent américain.

Une partie de cette expansion est récente et bien documentée. Elle a concerné l’espagnol et le portugais à partir du XVIe siècle, puis le français et surtout l’anglais, et a passé par les aventures coloniales, les traites négrières et les migrations transatlantiques; elle se perpétue avec la globalisation économique.

La façon dont s’est constitué le bloc linguistique d’où est partie cette seconde vague est plus mystérieuse. En grande majorité réalisée avant le début de notre ère, la première expansion des langues indo-européennes a vraisemblablement comporté des phénomènes semblables: migrations, conquêtes, ­assimilations, prise d’influence politique, économique et/ou culturelle. Dont on ignore presque tout, malgré une quête acharnée qui, au cours des deux siècles passés, a mobilisé la linguistique, l’archéologie, l’anthropologie et, plus souvent qu’à son tour, les fantasmes identitaires et l’idéologie.

Certaines similitudes lexicales et syntaxiques entre les langues ­latines, germaniques, slaves et indo-persanes ont été repérées dès le XVIe siècle. Mais c’est à une conférence prononcée en 1786 à Cal­cutta par l’orientaliste William ­Jones qu’on fait remonter l’idée de rechercher une source commune aux parlers issus du grec, du celtique, du gothique, du sanskrit et de l’iranien ancien, l’avestique. Une langue mère derrière laquelle on ne va pas tarder à discerner un peuple père, porteur de toutes les vertus que s’attribue l’Europe conquérante du XIXe et des premières décennies du XXe siècle.

Cette coloration idéologique a pollué les recherches indo-européennes dans une mesure qui, encore aujourd’hui, jette un jour trouble sur certains de leurs résultats. Et peu de vérités, dans ce domaine, sont incontestées.

Les plus nombreuses découlent des travaux des linguistes. Ces derniers ont mis en évidence dès le XIXe siècle des racines communes à un nombre relativement important de mots utilisés dans la sphère indo-européenne, des processus syntaxiques semblables et des procédés de dérivation au moyen ­desquels ils ont en quelque sorte remonté l’arbre généalogique permettant d’arriver à la langue mère.

Se basant sur la présence dans cette langue mère de termes désignant le cheval, l’essieu et la roue, ils ont conclu que ses locuteurs avaient domestiqué le premier et l’avaient attaché à un char, ce qui a été considéré comme un avantage militaire décisif expliquant leur capacité de diffuser leur langue par la conquête. Comme ils trouvaient plus de racines communes pour les mots désignant le cheptel et les arbres que pour les céréales, ils en ont conclu que les premiers Indo-Européens étaient des pasteurs. L’étude des termes définissant les rapports de parenté, enfin, a conduit à leur attribuer un système patrilinéaire.

Un pas – de géant – de plus a été franchi par le philologue français Georges Dumézil à partir des années 1930; ce dernier a discerné dans les traditions gréco-latines, germaniques et indo-persanes une même structure, dite trifonctionnelle, divisant le monde entre une sphère du pouvoir, juridique et religieux, une sphère de la guerre et une sphère de l’agriculture et de la fécondité. Il voit cette structure à l’œuvre aussi bien dans les mythes que dans l’organisation sociale, avec une prééminence nette des deux premières sphères sur la troisième.

La culture indo-européenne telle que la voient ses disciples n’est pas seulement patrilinéaire: elle est résolument patriarcale, voire aristocratique, et guerrière. Il n’est donc guère étonnant que, montés sur leurs chars, les Indo-Européens aient pu partir à la conquête du monde.

D’où? La question du foyer originel n’est pas moins chargée idéologiquement. On a cherché ce dernier un peu partout, de l’Ultima Thule du Grand Nord (une version chère aux pangermanistes) à l’Indus (où l’on retrouvait une langue indo-européenne purifiée, le sanskrit, un temps confondue avec une langue originelle) en passant par l’Anatolie et le Caucase.

La quête a fait à nouveau appel à la linguistique – les comparaisons entre langues indo-européennes permettant des déductions sur le moment de leur séparation du tronc commun et sur les chemins empruntés. A l’étude des objets retrouvés par les archéologues, ainsi que des squelettes, un autre domaine où l’idéologie a pris ses aises.

Supposé europoïde – comme la majorité des locuteurs actuels d’une langue indo-européenne – le peuple originel a été fantasmé par certains comme rassemblant les critères jugés les plus purs du type européen: grand, blond, dolichocéphale (au crâne allongé). C’est la fameuse «race aryenne» au nom de laquelle ont été commis les crimes nazis contre les juifs, et – paradoxe qui signe bien l’aspect délirant des théories scientifiques invoquées – contre les plus aryens des Européens, les Tziganes, descendants arrivés au Moyen Age des inventeurs du terme, les Aryas du nord de l’Inde.

Autant dire que, dans l’après-guerre, les études indo-européennes ont été la proie d’intenses remises en question. Le modèle trifonctionnel de Georges Dumézil s’est heurté à un scepticisme croissant. Peu ou pas opérationnel aux yeux des spécialistes des différentes civilisations concernées, il se retrouve par ailleurs dans des sociétés extérieures à la sphère indo-européenne. N’est-il pas trop basique pour différencier efficacement des groupes humains?

Les langues, font encore remarquer les critiques, ne font pas que se développer sur un modèle interne préétabli. Elles absorbent des influences extérieures, créent de nouveaux vocables à partir de ces processus d’emprunt et changent le sens des anciens, ce qui rend sujettes à caution les déductions sur l’environnement physique des premiers Indo-Européens. A l’extrême, la langue mère n’a peut-être jamais existé, les ressemblances entre les langues classiques de la sphère indo-européenne s’expliquant au contraire par un processus progressif de rapprochement…

La migration ou la conquête, de même, ne sont pas les seules explications possibles de l’expansion d’un langage. Le voisinage, les échanges commerciaux et la technologie font aussi voyager les mots. Enfin, à supposer que des migrations aient eu lieu, cela n’implique pas encore qu’elles ont transporté un peuple unique sur une longue distance. De faibles déplacements peuvent également favoriser la diffusion d’un modèle linguistique s’ils se répètent sur une longue période et impliquent une assimilation progressive des groupes ainsi mis en contact. Un raisonnement qui peut s’étendre aux objets désignant pour les archéologues la présence d’une culture préhistorique, voire au char et au cheval.

Très résumé, le débat oppose désormais deux thèses. L’une, défendue par l’archéologue britannique Colin Renfrew, récuse entièrement l’image d’un peuple de pasteurs conquérant pour placer le foyer originel des langues européennes en Anatolie, d’où elles se seraient selon lui répandues vers l’est et vers l’ouest, portées par la révolution agricole du néolithique à partir du VIIIe millénaire avant notre ère, selon un modèle supposant une vague de migrations de faible amplitude et de nombreux échanges. Certains font encore reculer le phénomène dans le temps, s’appuyant notamment sur des recherches génétiques montrant que 80% des traits présents aujourd’hui en Europe l’étaient déjà au paléolithique.

L’autre thèse, majoritaire, reste fixée sur le modèle d’une langue mère et d’un peuple originel, sinon grand et dolichocéphale, du moins europoïde et comptant sans doute des blonds, et situe sa migration vers la fin du néolithique, entre le IVe et le IIIe millénaire avant notre ère. La théorie la plus complète élaborée dans ce camp est due à l’archéologue ­lituanienne Marija Gimbutas.

Cette dernière a identifié les premiers Indo-Européens à une population dont la présence au bord de la mer Noire au Ve millénaire est attestée par la découverte de tombes contenant des restes de type europoïde aspergés d’ocre et souvent installées sous des tumulus. Le nom russe de ces derniers, kourganes, est utilisé pour nommer cette théorie qui voit les premiers Indo-Européens comme un peuple guerrier et fortement hiérarchisé, capable, en trois vagues, de dominer au début du IIIe millénaire une zone s’étendant jusqu’à la mer du Nord, aux dépens d’une civilisation préexistante, dont les traces repérées dans la région du Danube indiquent qu’elle était plus raffinée, plus agricole et, estime l’archéologue, matriarcale.

Si certains détails – concernant notamment la trace archéologique des chemins parcourus et la culture des groupes en présence – demeurent contestés, de nombreux spécialistes admettent que le berceau originel des langues indo-européennes se trouve quelque part entre mer Noire et mer Caspienne, au centre de gravité de leur sphère d’influence, d’où elles auraient essaimé à la fin du néolithique en direction de la plaine danubienne et de l’Europe du Nord, de l’Anatolie par le Bosphore, de l’Iran, de l’Afghanistan et de l’Inde par l’est de la Caspienne. Ils privilégient également le modèle d’une migration conquérante de la part de peuplades qu’ils s’accordent à imaginer plutôt brutes, mais mobiles, aptes à l’usage du cheval et à l’art de la guerre.

Quelles que soient les modalités de leur expansion, le lien entre les premiers migrants indo-européens et les civilisations historiques qui ont employé un parler dérivé du leur reste mal élucidé. On s’accorde désormais à penser qu’il est aussi complexe: les usages et les croyances des populations préexistantes n’ont pas disparu avec l’adoption progressive d’un nouveau langage, pas plus d’ailleurs que ces populations avec leurs patrimoines génétiques. Les cultures voisines ou préexistantes ont exercé, elles aussi, une influence parfois clairement identifiée.

La civilisation hittite, par exemple, une des premières à attester la présence d’une langue indo-européenne en Anatolie vers le IIe millénaire avant notre ère, emprunte une bonne partie de son panthéon aux traditions plus anciennes des Hattis. Et les premières traces de la famille indo-persane se retrouvent vers le XVe siècle dans le royaume syrien de Mitanni, dont la langue est majoritairement non indo-européenne et qui invoque à la fois des dieux hindous et anatoliens.

La vision d’une culture indo-européenne spécifique est remise en question. Même l’idée d’une langue mère est relativisée: pas plus que d’autres idiomes, le parler dont dérivent probablement les différentes langues indo-européennes n’était pur, ni immobile. Il ne représente qu’un stade dans un développement continu et avait sans doute absorbé des influences extérieures.

D’ailleurs, assimiler langage, type physique et culture est pour le moins risqué: il suffit d’imaginer les erreurs que feraient les archéologues du futur s’ils appliquaient ce type de raisonnement pour tenter de dresser la carte des locuteurs actuels d’une langue indo-européenne. Et celles des linguistes s’ils déduisaient de la présence en Finlande et en Hongrie de populations ayant conservé un autre parler la présence dans ces régions d’une civilisation distincte, ayant résisté à l’emprise de la culture européenne. Ou, à l’inverse, s’ils assimilaient sans réserve à cette dernière les locuteurs haïtiens du français et les locuteurs andins de l’espagnol.

Reste donc, avant tout, ce qui existait au départ: des langues parentes. Ce qui peut impliquer un découpage semblable du monde. Des affinités sur lesquelles il est loisible de construire des amitiés. Et, dans le meilleur des cas, la capacité à se comprendre plus vite.

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