cinéma

Quand mère Russie dévore ses enfants

Film-monde, le «Léviathan» d’Andreï Zviaguintsev déploie son inquiétude existentielle avec une majesté subjugante

Quand Mère Russie dévore ses enfants

Des cieux bouchés, une mer d’encre, une côte rocheuse à perte de vue. Telles sont les images qui ouvrent Léviathan, au son de vagues musicales empruntées à Akhnaten, un opéra de Philip Glass. Puis on découvre une embouchure de rivière plus hospitalière et même une bourgade nichée là. Impression de paix évidemment trompeuse, pour qui connaît les précédents films d’Andreï Zviaguintsev, jamais moins que dubitatif quant à la capacité des humains à vivre ensemble en bonne intelligence.

Garagiste quadragénaire, Nikolaï (Alexeï Serebriakov) habite là, dans une maison un peu à l’écart, avec sa jeune épouse Lilya (Elena Liadova) et Roma, son fils d’un précédent mariage. Ce matin-là, il se rend à la gare pour accueillir son vieil ami Dmitri (Vladimir Vdovi-tchenkov), un avocat venu de Moscou. C’est qu’un conflit judiciaire oppose «Kolia» au maire de la ville voisine Vadim Cheleviat (Roman Madianov), qui veut l’exproprier pour installer une centrale de télécommunications à la place de sa maison et de son garage. Mais leur appel en cassation est rejeté, bientôt suivi par une visite nocturne menaçante. Face à ce maire arrogant qui a la police et la justice à sa botte, Dmitri tente alors un coup de bluff qui semble d’abord payant…

La comédie du pouvoir

Un tribunal d’une raideur toute soviétique, un maire ivrogne qui suinte la corruption, sous le portrait de Vladimir Poutine: jusqu’ici nettement plus réservé et allusif dans sa critique de la société russe, l’auteur n’y va pas de main morte. Ne montre-t-il pas également le maire tenir conseil avec l’évêque orthodoxe de la région? La vision devient même carrément ubuesque lors d’une partie de tir entre amis, moment de «détente» où, après les traditionnelles bouteilles de bière et de vodka, on ressort les anciens portraits officiels, de Lénine à Gorbatchev, comme cibles!

Mais même derrière ces moments qui flirtent avec la comédie, on devine tapie une profonde inquiétude. A l’évidence, le film raconte la lutte d’un homme contre un Etat corrompu et tentaculaire. Mais le monstre est tout autant en lui. Homme entier, «Kolia» en a les réactions excessives. A son côté, le plus civilisé Dmitri paraît son parfait opposé. Mais leur belle association est vite sapée par la démonstration de «reconnaissance» de Lilya envers ce dernier. Et que dire du fils morose qui n’a jamais accepté sa belle-mère? Trahison, jalousie et ressentiments rôdent partout, et cet Etat brutal, indifférent et corrompu n’est sans doute qu’une émanation de ce mal.

Une vision tragique

La tactique du cinéaste consiste à rajouter une couche de complexité à chaque séquence. Au passage, ses images raillent les puissants, un dialogue fustige la mode des partenariats public-privé, et il n’hésite pas à pointer la collusion entre justice, politique et religion dans la Russie d’aujourd’hui comme d’hier. Mais au fond, sa vision est tragique. L’innocence est tôt fracassée si elle a jamais existé; la beauté finira saccagée et la justice bafouée. Seule une certaine médiocrité, incarnée par un deuxième couple composé par une collègue d’usine de Lilya et un policier peut y survivre.

Malgré sa tendance au monumental, le regard de Zviaguintsev reste moral, fondé sur l’individu, ses choix et ses actes. D’où un cinéma plus ancré dans l’ici et maintenant que celui de ses devanciers Tarkov­ski et Sokourov. Sa maîtrise formelle est de ce niveau-là, mais sa spiritualité plus circonspecte, son âme peut-être moins russe.

Imposant squelette sur la plage, baleine au large ou bulldozer destructeur, le monstre mythologique du titre revient souvent à l’esprit. Mais sa vraie présence est métaphorique, appelée par une citation du Livre de Job par le pope du village. Seul sage de cette histoire, tandis que les jeunes réunis dans les décombres d’une église en figurent l’espoir? Quoi qu’il en soit, ce monstre-là nous regarde. Et il vaudrait mieux le remarquer à temps si nous ne voulons pas que notre monde et nos vies s’achèvent en ruines – pour reprendre le titre du morceau de Glass de retour pour la fin.

VVVV Léviathan, d’Andreï Zviaguintsev (Russie, 2014), avec Alexeï Serebriakov, Elena Liadova, Vladimir Vdovitchenkov, Roman Madianov, Anna Oukolova, Alexeï Rozine, Sergueï Pokhodaev. 2h21.

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