L'œuvre de Meret Oppenheim, d'une diversité étonnante, reste insaisissable. Née à Berlin d'un père hambourgeois, médecin, et d'une mère suisse, elle a grandi à Bâle, à Delémont, au Tessin. Initiée par son père aux théories de Jung et répugnant aux études, elle s'est envolée pour Paris avant l'âge de vingt ans, au début des années 30. Là, très vite, elle a fréquenté Alberto Giacometti et Hans Arp, puis Marcel Duchamp, Max Ernst, André Breton, est apparue nue sur les photographies de Man Ray et, en 1936, a réalisé son chef-d'œuvre, et sa malédiction peut-être, Le Déjeuner en fourrure, ainsi baptisé par Breton.

Cet objet, exposé à Berne dans le cadre d'une vaste rétrospective, marque l'entrée de Meret Oppenheim dans l'histoire de l'art du XXe siècle. Soit une tasse en porcelaine, sur une soucoupe en porcelaine, avec une petite cuillère, le tout recouvert d'une improbable fourrure de gazelle. Un délice qui naturellement ôte toute envie de boire du thé, sinon dans l'abstrait, dans un espace désincarné... La reconnaissance immédiate apportée par ce travail a eu comme effet secondaire, et durable, de soumettre la jeune artiste à des attentes trop lourdes pour ses belles épaules. Ses épaules de femme belle, égérie, comme les autres femmes gravitant dans le cercle surréaliste, des artistes masculins.

Pendant plusieurs années, jusqu'aux années 50 en fait, Meret Oppenheim s'est sentie stoppée dans son élan, figée comme cette «Femme de pierre», très beau tableau daté de 1938, où une manière de déesse de la fécondité, formée de quelques galets abandonnés sur le rivage, laisse aller ses jambes à la dérive, dans une frange d'écume. Et puis elle s'est reprise et, à l'instar d'autres artistes (Leonora Carrington, Lise Deharme, Dorothea Tanning, Valentine Hugo), a rué dans les brancards; retirée en Suisse elle a retrouvé sa fantaisie, son inventivité, son originalité, qui font d'elle une grande figure de ce mouvement artistique auquel elle ne s'est pourtant jamais sentie appartenir pleinement.

Du début de la période de crise datent des tableaux très oniriques, tels que ces visions de poivrons sur une étendue d'eau, ou de poires noires. Très abondante, l'exposition atteste la vitalité et la productivité de Meret Oppenheim qui a légué son fonds d'atelier au Musée des beaux-arts de Berne, restée sa ville d'adoption, un fonds ici complété par des prêts d'autres musées, suisses et étrangers. Cette matière - une véritable matière de rêve - est répartie par thèmes, hormis la première salle dédiée à l'époque où la jeune fille tâtonnait et se tâtait, remplissait des cahiers, évacuait sur le papier des fragments de rêves aux allures de cauchemar.

Au-delà de l'ingrédient biographique proprement dit, restent les éléments du mythe, les motifs récurrents que sont les nuages, les nuages qui passent, ou qui restent, tantôt vaporeux et diffus, remplissant l'espace de la toile, tantôt taillés au couteau et devenus plaques d'acier, cristaux flottant dans l'azur; les masques, dont Meret Oppenheim aimait se parer elle-même et dont elle a affligé jusqu'aux fleurs (Fleur masquée, sculpture de 1958); le serpent, la spirale, les planètes, les sorcières. A l'artiste tout paraît bon, tout est digne d'expérimentation et susceptible de se voir métamorphosé, un oiseau en sphinx, une cuillère en sorcière, un nuage en femme, une fontaine en quelque chose de chevelu, entre la tour de Babel, le palais de glace et la colline aux souvenirs. Œuvre publique installée en 1983, la Fontaine a suscité la polémique dans la ville fédérale.

Meret Oppenheim, qui était née en 1913, est décédée en 1985. L'hommage qui lui est consacré aujourd'hui reprend, sur la couverture du catalogue comme sur le carton d'invitation, l'image de la tasse douce et creuse, semblable à un nid. Choix paradoxal, la manifestation ayant pour but de dégager la figure de l'artiste de l'ombre envahissante de ce simple élément de couvert, mais l'objet est tellement suggestif... qu'on ne peut lui résister.

Musée des beaux-arts (Hodlerstrasse 8-12, Berne, tél. 031/328 09 44). Ma 10-21h, me-di 10-17h. Du 2 juin au 8 octobre.