Spectacle

La merveilleuse leçon de médecine de l’acteur Nicolas Bouchaud

Le grand acteur français fait vibrer «Un métier idéal», reportage de l’écrivain John Berger et du photographe Jean Mohr dans le sillage d’un médecin de campagne britannique. Ce spectacle en forme de potion magique ravit au Théâtre de Vidy

Nicolas Bouchaud, médecin malgré lui

Théâtre L’acteur enchante à Vidy avec «Un métier idéal» de l’écrivain John Berger et du photographe Jean Mohr

Il révèle le destin d’un docteur aussi inspirant que combatif

S’il fallait recommander un spectacle à un (e) ami (e) qui va peu au théâtre, ce serait Un métier idéal, à l’affiche de la petite salle de Vidy. Parce qu’il parle de vous, de moi. De ce qui tremble en soi quand la maladie survient. De ce temps inédit qui s’ouvre alors pour le malade et son entourage. Parce qu’il dit tout cela avec une gravité piquante, presque rieuse, jamais docte, toujours pénétrante. Cette vibration fraternelle, c’est le trésor d’un livre signé de l’écrivain britannique John Berger et du photographe genevois Jean Mohr*. C’est aussi celle de Nicolas Bouchaud, un acteur qui n’est pas seulement souverain mais qui a, en scène, le sens de l’amitié, ce qui le rend exceptionnel.

Qu’est-ce qu’Un métier idéal? Un pacte passé entre John Berger, Jean Mohr et le médecin britannique John Sassall. Au mitan des années 1960, ce dernier accepte d’être accompagné dans ses visites à travers la campagne anglaise. Il ouvre son cabinet planté à flanc de colline, raconte la déchirure des jours, ces obscurs qui encaissent les coups, s’agrippent comme des presque noyés à la formule «C’est la vie», enfouissent leurs échecs sous les paupières. John et Jean deviennent ses anges gardiens, deux mois d’attention au labeur d’un Samaritain pugnace. Lisez Un métier idéal (traduction de Michel Lederer aux Editions de l’Olivier). Attardez-vous sur les photos. Vous serez frappé par la présence ultra-concentrée de John Sassall, son élégance sans coquetterie, son souci du patient qui laisse un sillon sur le front, sa volonté de savoir, celle d’un intellectuel que les théories éclairent mais ne grisent pas.

Le spectacle est-il commencé? Nicolas Bouchaud entre en scène, comme le matou retrouve sa corbeille, le visage écarquillé, le cheveu électrique, la voix de braise – celle d’une cheminée en automne. Voyez-le, il a l’orgueil du cerf, la vulnérabilité aussi d’un grand corps chassé. Il allie l’aristocratie de l’allure et l’amabilité du compagnon de virée. On l’imagine penseur et marcheur sur les crêtes. Il l’a été magnifiquement dans La Loi du marcheur, dialogue entre le critique de cinéma, de télévision et de tennis Serge Daney (figure du journal Libération jusqu’à son décès en 1992 ) et l’essayiste Régis Debray – à l’affiche du Théâtre Saint-Gervais à Genève en janvier 2012. Il l’est de nouveau, au nom de la sainte trinité des John: Mohr, Berger, Sassall.

En préambule, il s’adresse à vous qui avez laissé votre nom à la caisse: «Est-ce que Gisèle B. est là?» «Oui», répond une main dans la salle. Et lui: «On se verra après.» C’est un truc pour chauffer la salle. C’est tout l’esprit d’un spectacle qui a fait du contact son principe cardinal, fidèle à l’œuvre des trois John. Le contact, c’est-à-dire la possibilité d’un réconfort, d’une consolation et, dans le meilleur des cas, d’un ravissement.

Laissez-vous porter à présent. Il revoit et raconte dans le même flot John Sassall en visite chez un couple noué depuis une éternité. La femme perd du sang par le bas, comme ils disent. Si elle doit être hospitalisée, ce sera le début de la fin. Il l’examine. Stupeur: la femme est un homme. Rien de grave, non, juste des hémorroïdes en feu. Il en est retourné. Il entreprend de s’auto-analyser: il lit Freud, souffre d’impuissance pendant ce démantèlement, redéfinit sa pratique.

John Sassall est un médecin littéraire. Il admire Joseph Conrad, cet écrivain qui a fait de l’océan la scène absolue, celle où l’homme se mesure à lui-même. Il est sensible, écrit John Berger, à la recommandation de l’auteur de Lord Jim: pour affronter la mer, il faut renoncer à l’imagination, dans un premier temps du moins. Rencontrer le malade suppose ça: un pas de retrait, pour que l’autre se sente reconnu.

Alors, docteur-acteur, même sacerdoce? C’est ce que suggère l’adaptation de Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit et Eric Didry – qui signe la mise en scène. Le comédien comme le médecin n’alterne-t-il pas identification et détachement? Et n’est-ce pas grâce à ce courant alternatif qu’il expérimente l’altérité, l’endosse, la révèle?

Nicolas Bouchaud évoque ces nuits où il joue le Roi Lear. Il se souvient de l’angoisse qui pousse en lui comme un deuxième corps, s’infiltre dans chaque réplique, libère le fantôme que toute pièce enchaîne. Jouer reviendrait alors à affronter une maladie, celle que lègue un texte. Mais aussi à prendre soin de l’autre, le spectateur. Un interprète à l’écoute est un médecin malgré lui. Il ne guérit pas: il rend désirable chaque instant. Au théâtre, ça peut s’appeler l’amitié.

Un métier idéal, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 13 mai. * Sa 9 mai, journée spéciale avec no­tam­ment: conversation et lecture de John Berger avec sa fille Katya à 16h45; puis vernissage de l’expo­-sition de Jean Mohr «Un métier idéal» (rens. www.vidy.ch; et 021 619 45 45).

L’acteur entre en scène, comme le matou retrouve sa litière, le cheveu électrique

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