écrits

Meryem Alaoui: «80% des choses que j’écris sont des choses que j’ai vécues»

Avec son premier roman, «La vérité sort de la bouche du cheval», Meryem Alaoui nous plonge dans les rues agitées de Casablanca avec une galerie de personnages forts qui nous entraînent dans la société marocaine d’aujourd’hui

Le Temps: «La vérité sort de la bouche du cheval» est votre premier roman, ambitieux. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de vous lancer dans son écriture?

Meryem Alaoui: Il n’y a pas eu un événement en particulier. J’ai eu la chance de grandir dans une maison où les murs étaient tapissés de livres, de tous les genres. Pour moi, l’écriture, c’était une conviction absolue. J’avais en moi une forme de sereine certitude: je savais que j’écrirais un ou plusieurs romans. Cela faisait partie de mon identité, comme une évidence. Et puis un jour, je me suis assise et c’est sorti. J’ai lâché le texte pendant deux ans, puis je suis partie aux Etats-Unis. J’ai décidé de quitter le monde de l’entreprise et de me consacrer à des projets plus créatifs… Et puis c’est finalement un aspect logistique qui a tranché: je n’avais pas de place pour un atelier et c’est donc l’écriture qui a pris le dessus.

Lire également:  Littérature féminine, la fin de l’âge de discrétion 

Vous parvenez à dresser un portrait transversal de la société marocaine aujourd’hui: était-ce une ambition au moment de rédiger ce livre?

Non, l’écriture n’a pas du tout été un processus construit: j’ai vraiment eu l’impression d’avoir été portée par une pulsion. Je revenais d’une balade dans le quartier qui sert de décor au livre, c’était un vendredi soir, le soleil était encore haut dans le ciel. Je m’ennuyais. J’avais chaud. Alors, j’ai pris une bière dans le frigo et j’ai allumé une cigarette (à l’époque, je fumais encore)… J’ai répété l’opération trois ou quatre fois, puis j’ai vu mon ordinateur. J’ai regardé un moment les toits de Casa, et les premières lignes sont sorties. Deux ou trois jours plus tard, j’ai repris le dossier… J’ai fait quatre ou cinq séances comme ça, jusqu’à ce que je me dise que j’étais en train d’écrire une histoire.

A lire aussi:  Le bestiaire urbain de Meryem Alaoui

Votre récit entremêle des thèmes complexes: condition des femmes, difficultés économiques, place du religieux…

Je ne me suis pas dit: «Tiens, je vais parler de corruption, et du corps des femmes…» Huitante pour cent des choses que j’écris, ce sont des choses que j’ai vécues, que j’ai vues. Il s’agit de mon quartier, j’y marche beaucoup, mon cerveau enregistre tout. Sur le moment, je n’en ai pas eu conscience, d’autant que, dans la vie courante, j’ai une mémoire absolument épouvantable! Je m’intéressais à ces femmes, je les suivais, j’écoutais leurs conversations. Aussi, j’étais amie avec un gardien de parking, et souvent il me parlait des scènes qu’il voyait pendant ses rondes de nuit. L’ensemble s’est finalement retrouvé d’une manière ou d’une autre dans le livre. Je n’avais pas de plan de narration précis… Quand la feuille de route est trop claire, ça ne m’amuse plus.

Votre ouvrage a été très bien reçu, vous vous êtes retrouvée sur les listes de plusieurs grands prix littéraires. C’était important pour vous, cette reconnaissance?

C’est mon premier roman, rien que de le voir publié dans la collection blanche, avec cette couverture qui m’a si longtemps fait rêver, ça a comblé toutes mes attentes. Je ne me suis pas posé de questions à la rentrée littéraire. J’ai simplement joué le jeu, avec beaucoup de plaisir. Au Maroc aussi l’accueil a été excellent. Bon, il n’y a eu qu’une seule rencontre et la moitié de la salle était de ma famille, donc la scène était fatalement un peu biaisée, mais c’était bien!

Considérez-vous que vous contribuez, avec ce livre, à renforcer ce que d’aucuns désignent comme une nouvelle vague de «littérature féminine»?

Pour moi, cette expression n’a aucun sens. Je ne la comprends pas. J’ai toujours agi en tant qu’individu et pas en tant que femme. Je ne sais pas si j’aurais écrit le livre différemment si j’avais été un homme. En tant qu’individu, je suis sensible aux émotions des autres. J’ai une tare – en même temps qu’une bénédiction – je suis hypersensible. Homme ou femme, ça ne change rien. En littérature, c’est formidable: on prend son stylo, son ordinateur, et on tape sur un clavier. Quelle différence de genre peut-il y avoir dans ce geste? Je n’ai pas envie de m’enfermer. Si vous me classez spécifiquement dans cette littérature, c’est votre problème, pas le mien! Est-ce que je me classerais moi-même sous cette étiquette? Non. J’ai écrit ce texte comme un roman et ce qui me plaît là-dedans, c’est le processus créatif, le plaisir de produire des mots, de composer un morceau. C’est ce sentiment, et ce sentiment seul qui me donne envie d’écrire.

Egalement: Leïla Slimani plonge dans la nuit sexuelle du Maroc

Publicité