Critique: Bertrand de Billy et l’Orchestre de chambre de Lausanne

Messiaen et ses éblouissements sonores

Bertrand de Billy conjugue deux qualités: naturel et fermeté. La musique française coule dans ses veines. Mardi soir à l’Opéra de Lausanne (un concert repris mercredi soir au Victoria Hall de Genève), le principal chef invité de l’OCL est parvenu à conférer leur pouvoir d’évocation aux prodigieuses Trois Petites Liturgies de la présence divine de Messiaen, complétées par Masques et bergamasques de Fauré et le Concerto pour flûte et harpe de Mozart.

Rien que par la disposition des instruments sur scène, l’œuvre de Messiaen suggère qu’elle est hors norme. On y voit des ondes martenot, un célesta, un piano à queue, avec l’orchestre placé au milieu et les choristes derrière sur un podium. Composé en 1943 et 1944 (sous l’Occupation alors qu’il s’en dégage un éclat radieux), ce triptyque reflète la foi catholique de Messiaen, dans l’idée de «transporter une sorte d’office, une sorte de louange organisée au concert».

Le résultat est saisissant de beauté. Bertrand de Billy a choisi la Maîtrise de Radio France pour les voix de femmes. Ces choristes, âgées entre 14 et 18 ans, mettent en valeur l’épure propre à l’écriture de Messiaen. Le texte riche en images, écrit par Messiaen lui-même à partir de termes empruntés aux Evangiles, aux Epîtres, etc., contribue aux couleurs sonores, avec une fine accentuation de certains mots. Les voix à l’unisson (d’une grande justesse malgré quelques écarts dans l’aigu par instants) tranchent avec l’écriture instrumentale aux traits saillants.

Le sentiment religieux n’exclut pas l’exaltation. La deuxième pièce («Séquence du verbe, cantique divin») abonde en motifs très rythmés, tout comme la dernière («Psalmodie de l’ubiquité par amour»). La percussion multicolore (célesta, vibraphone, cymbale chinoise, maracas…) participe aux élans des choristes. Les ondes martenot semblent très présentes, presque trop fortes et sonores par moments, quand bien même Valérie Hartmann-Claverie s’avère une excellente interprète. Claire Désert au piano et François Sochard au premier violon (inspirés) contribuent à la beauté de l’exécution, voix et instruments fondus.

Masques et bergamasques – en première partie – a permis de savourer la complicité que partage Bertrand de Billy avec l’OCL. Une lecture animée, fruitée et souple. Le Concerto pour flûte et harpe de Mozart dégage un charme très «XVIIIe siècle», entre entrain et candeur. La flûtiste Sarah Louvion joue de manière claire et articulée, quoique sans le velouté que d’autres flûtistes apportent à Mozart (l’acoustique sèche de l’Opéra de Lausanne n’étant pas un cadeau). La harpiste Letizia Belmondo se montre très souple et ductile dans ses interventions. Les deux solistes offrent un très joli bis joué avec grâce: la célèbre mélodie extraite de l’ Orphée et Eurydice de Gluck. Une soirée qui restera en mémoire, pour Messiaen en particulier.