Les amateurs de séries avaient commencé 2019 avec Il Miracolo, histoire d’une petite statue de la Madone aux yeux qui pleurent du sang, qui bouleverse une Italie mal en point. 2020 démarre avec Messiah, sur Netflix, odyssée d’un sauveur présumé. Autre problème religieux, en apparence plus ambitieux. Plus creux, aussi.

De nos jours, en Syrie, des habitants de Damas craignent de tomber sous les obus de l’organisation Etat islamique. Dans la confusion générale et les poussières apparaît un homme qui tient un propos de courage face à l’agression. Une immense tempête de sable s’abat sur la cité, qui fait fuir les assaillants. L’homme devient héros, bientôt plus: il emmène 2000 fidèles à sa suite en direction… de la frontière israélienne, ce qui ne constitue pas une promenade des plus relaxantes. Comme toujours dans la région, la friction douanière et sécuritaire tourne à la crise internationale. Soudain, Al Massih disparaît. A Jérusalem, il va mettre le mont du Temple sens dessus dessous, puis on le retrouve aux Etats-Unis.

Un Christ en Nike

Il est difficile de porter un regard un brin structuré sur Messiah sans divulgâcher. On va tenter. Le héros est incarné par Mehdi Dehbi, qui se dote de tous les attributs christiques: cheveux au vent de Dieu, barbe modeste, port droit, regard profond et fixe. Il fait tout ce que fait un messie qui se respecte: semer la pagaille, dire «Dieu» tous les cinq mots environ, répondre aux questions par des questions. Il est aussi œcuménique, il s’habille en Nike aussi bien qu’en Adidas – avec néanmoins une préférence pour un survêtement de la première marque.

On dépeint la série, au propos d’apparence grave, sur un ton de baguenauderie. C’est à dessein, tant il y a hiatus entre la supposée lourdeur du sujet et la vacuité finale du propos.

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Les polémiques

Le feuilleton provoque des polémiques, certains le jugent anti-islam. Il s’agirait d’une «propagande maléfique et anti-islamique», selon les termes d’une pétition qui circule en appelant à son boycott.

Les autorités de Jordanie, pays où a été tournée une grande part des épisodes, ont aussi élevé le ton, parlant d’une offense à la religion. S’il devait y avoir une deuxième saison – Netflix n’a pas annoncé de décision à ce sujet –, elle ne pourrait plus être réalisée dans ce pays.

Une géopolitique délicate

La série est due à Michael Petroni, un scénariste d’origine australienne qui avait opéré sur les adaptations du Monde de Narnia, lequel est d’ailleurs évoqué à un moment. Il s’est entouré de plusieurs auteurs. Bien sûr, le propos est particulièrement délicat, à la fois pour la situation géopolitique du récit et les points qu’il aborde. Le seul fait d’évoquer une fusillade due à la police sur le mont du Temple va de toute évidence provoquer des hauts cris.

Au long de l’histoire, le terrorisme est aussi posé d’une manière assez brutale et frontale, c’est d’ailleurs l’un des seuls pans vraiment sérieux du feuilleton. Au reste, la subtilité pachydermique d’Hollywood, cinéma comme séries, lorsqu’il aborde les crises du Proche-Orient laissait craindre le pire.

Les arguments de Michael Petroni

Cité par l’agence AFP, Michael Petroni affirme que oui, Messiah «est une série provocatrice. Mais «provocateur» ne veut pas dire «offensant.» Il ajoute: sa création «ne vise en aucune manière à choquer qui que ce soit», mais il dit s’attendre «à ce qu’il y ait beaucoup de bruit autour de la série, et de nombreux débats», ce dont il se réjouit.

Il faut tout de même signaler le fait que parmi les producteurs figurent Mark Burnett et son épouse Roma Downey, qui furent à l’origine de La Bible en 2013, et de plusieurs autres fictions d’inspiration chrétienne et clairement prosélytes.

A propos de «La Bible», en 2014: «La Bible», entreprise ambiguë, en vérité

Appelés pour la défense, certains acteurs, dont Tomer Sisley pour la France, ont mis en avant la neutralité du feuilleton, arguant qu’il laisse le spectateur trancher et qu’il a surtout pour but de «remettre en question votre système de croyance».

Une série théorique

Si seulement. Cette agitation peut être vue comme une tempête dans un verre de thé. L’ambiguïté fondamentale du protagoniste (messie? pas messie?) réduit au final toute dangerosité potentielle de l’entreprise, au demeurant de très bonne facture.

Messiah est une série théorique, basée sur le principe simple et fécond du «et si?». Et si un messie? Et si un homme extraordinaire déboulait dans ce bourbier politique qu’est le Proche-Orient, puis chez ces évangélistes prompts à mélanger religion et politique que sont les Américains?

Une posture relativiste

Le jeu se révèle plutôt plaisant. D’autant plus que l’auteur va justement dans les régions les plus sensibles en matière de liens entre société et croyances. La traque de l’agitateur spirituel par une agente de la CIA (portée par Michelle Monaghan) injecte la petite dose de thriller nécessaire. Pour les fans d’histoires d’espionnage, la ressemblance de Tomer Sisley avec Mathieu Kassovitz ajoute une touche de Malotru venu du Bureau des légendes plutôt piquante.

Reste que la posture relativiste du scénariste ramène Messiah à une forme d’exercice de style assez vain. Ou, si l’on veut se faire plus soupçonneux, on a affaire à une machine à ramdam, un appareil à brasser l’air en faveur d’un Netflix qui a besoin de tels ventilateurs pour rester au-devant des papillonnements mondiaux à propos des séries.


Messiah. Série en 10 épisodes disponibles sur Netflix.


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