Un satellite géostationnaire et une antenne de réception du signal émis depuis New York: il ne faut pas davantage, ou presque, pour que des stars de l'art lyrique comme Anna Netrebko, Renée Fleming, Roberto Alagna ou Rolando Villazón franchissent l'Atlantique et se retrouvent dans une salle de cinéma. Depuis quelques saisons, l'expérience se répète avec succès dans plusieurs pays d'Europe: les spectacles produits par le célèbre Metropolitan Opera (Met) se rendent visibles, en direct, sur les écrans destinés habituellement au 7e art. Dès ce soir, l'opération concernera la Suisse aussi, avec la diffusion de Salomé de Richard Strauss dans cinq villes: Bâle, Berne, Fribourg, Lausanne et Genève.

L'histoire de la délocalisation du live connaît donc un nouvel épisode. Il est à mettre une fois encore sur le compte du vent révolutionnaire qu'apporte la technologie numérique. Comme pour le Verbier Festival, dont les concerts se propagent depuis deux ans sur la Toile, le Met chevauche l'opportunité du signal numérique pour étendre son aura - déjà très affirmée - dans le monde. La maison américaine est en effet un véritable colosse dans le paysage de l'art lyrique. Avec son budget de 270 millions de francs, ses 220 représentations et ses 750000 spectateurs par an, elle domine de très haut les autres grandes scènes. Ces chiffres représentent tout simplement le double de ceux affichés par le prestigieux Covent Garden de Londres. Leur allure imposante est à la hauteur des ambitions artistiques du Met: gargantuesques.

Avec l'arrivée à sa tête, en 2005, de Peter Gelb (ancien manager chez Sony Classics), le théâtre se montre plus agressif et ambitieux: les plus grandes voix y signent dorénavant des contrats portant sur plusieurs saisons; des chefs d'orchestre invités viennent désormais diriger dans cet ancien bastion de James Levine. Et puis, il y a la diffusion de ses spectacles dans les salles de cinéma, qui ouvre les portes à de nouveaux revenus. Avec 800 salles dans le monde impliquées dans l'opération et près d'un million de spectateurs attendus, le Met fait fructifier au mieux ses droits d'auteur et de retransmission. Peter Gelb montrait son optimisme l'année passée déjà, lorsqu'il déclarait à la presse américaine qu'il y avait plus de spectateurs prêts à payer pour ce genre de diffusion que d'acheteurs de DVD ou CD émanant du Met.

En Suisse, la question des droits est gérée selon le modèle en vigueur dans le marché du cinéma. Brian Jones, directeur général de Pathé Suisse, dont les salles accueillent les spectacles du Met, précise que «tout est réglé avec le partage des recettes, qui se fait entre l'exploitant des salles et le distributeur, intermédiaire français qui gère les droits du Met. S'il n'y a pas de spectateurs lors de la projection, nous n'aurons aucun droit d'auteur à verser, c'est aussi simple.» Quel public espère attirer Pathé? «Nous nous adressons bien sûr aux lyricomanes, mais on espère surtout toucher cette partie de la population qui n'a pas les moyens ou l'occasion d'assister à ce genre de spectacles», note Brian Jones.

Pour y parvenir, l'exploitant mise sur des prix raisonnables (de 25 à 35 francs le billet) et sur un accueil qui se veut proche de celui proposé dans les foyers des maisons d'opéra. «Nous avons programmé la projection dans les salles les plus cosy, souligne Charles Vinzio, directeur de Pathé Genève. Nous allons aussi offrir aux spectateurs une coupe de champagne et un petit casse-croûte avant le spectacle.»

Ces projections, qui se prolongeront jusqu'en mai 2009, pourraient rapprocher de l'opéra un nouveau public, se muer en initiation à un art souvent perçu comme trop élitiste. Mais l'initiative suscite la circonspection, auprès des professionnels notamment. Pour le directeur du Grand Théâtre de Genève, Jean-Marie Blanchard, «il s'agit avant tout d'une opération promotionnelle. En aucun cas elle ne remplacera cette partie de l'opéra, du théâtre et du ballet aussi, qui participe de l'art vivant. La magie que dégage la scène, on ne peut la retrouver en deux dimensions, sur un grand écran.»

Salomé de Richard Strauss, salles Pathé de Lausanne, Genève, Berne et Bâle et Cap'Ciné à Fribourg. Ce soir à 19h.