Lors de cette rentrée littéraire, la tragédie israélo-palestinienne se retrouve sur le devant de la scène grâce à deux romans, deux réussites qui utilisent pourtant des formes diamétralement opposées. Nous avons présenté déjà, dans les pages Livres, Apeirogon, de l’Irlandais Colum McCann: à côté du drame réel vécu par un père israélien et un père palestinien, soit la mort violente de leurs filles respectives, l’auteur rassemble mille et un éclats, des éléments d’histoire, de géographie, d’ornithologie, des chiffres, à la façon d’un gigantesque kaléidoscope qui serait seul capable d’embrasser la pieuvre à mille bras d’un conflit en cours depuis plus de 70 ans.

Souffle du feuilleton

Avec cette même matière inflammable, Metin Arditi ose la fiction, le grand roman populaire, le souffle du feuilleton qui enjambe les décennies. Puisant lui aussi aux faits historiques, il en façonne des personnages vibrants de contradictions, humains tout simplement. En alchimiste, l’écrivain réduit la matière tentaculaire, la condense, sans occulter – et c’est le tour de force – la complexité, les tiraillements, les fidélités multiples. Avec un sujet si miné, si verrouillé même par les drames, les croyances religieuses et les propagandes politiques, Rachel et les siens se déploie avec une aisance impressionnante et parvient même à faire œuvre pédagogique en éclairant des pans peu connus du cauchemar proche-oriental.

Outils nécessaires

Depuis son premier roman Victoria-hall, en 2004, Metin Arditi a trouvé un public qui lui est fidèle avec une grande constance. Quinze ans et de nombreux prix plus tard, c’est comme si L’Imprévisible (2006), La Pension Marguerite (2006), La Fille des Louganis (2007), Le Turquetto (2011), ou encore L’enfant qui mesurait le monde (2016) avaient permis de réunir les outils nécessaires pour réussir aujourd’hui la geste de Rachel, que l’on suit de l’enfance à l’âge adulte, de Jaffa à Paris, avec un large détour par Istanbul.

Rachel et les siens s’ouvre en 1917, dans la Palestine ottomane, à Jaffa. Rachel est la fille de Daoud, marchand de tissus, et de Rozika, sage-femme, des juifs palestiniens, dont la langue est l’arabe. A l’image du grand brassage culturel et religieux qu’est encore la Palestine au début du XXe siècle, Rachel et ses parents partagent, et c’est l’idée de départ, très efficace, du roman, ils partagent donc leur vie avec un autre couple, Abdallah et Aïcha Khalifa et leur fils Mounir, des catholiques, de Palestine également.

Cuisine commune

Chaque famille dispose d’un appartement mais la cuisine-salle à manger est en commun. La description du microcosme est savoureuse. Metin Arditi a fait une spécialité de décrire l’intimité familiale, par la façon de bouger des corps, le peau contre peau quotidien. Cette symbiose entre les deux familles, décrite à hauteur d’yeux des protagonistes, dans l’évidence des jours qui se suivent et la chaleur de l’affection, donne le ton et fait la grande originalité du roman.

Le cocon est mis à mal par l’arrivée des Moskubim, les juifs d’Europe de l’Est qui fuient les pogromes. La rage de survivre qui les habitent, leur fièvre de pionniers déstabilisent, inquiètent, irritent les Palestiniens, toutes confessions confondues. Du haut de ses 12 ans, Rachel, à la fois juive et arabe, est tiraillée. Dès l’entame du roman, le lecteur est invité dans la tête de la petite fille qui aime par-dessus tout raconter des histoires, s’inspirer du quotidien pour broder des récits. Adorée, elle circule parmi les tantes cocasses et libres, les oncles et Mounir, son frère de lait, qui s’engage de plus en plus dans le nationalisme palestinien.

Physique de costaude

Face à l’exacerbation politique entre les communautés, la cellule qui réunit la famille de Rachel et celle de Mounir éclate. Et l’on va accompagner Rachel, la voir grandir et choisir la voie de l’écriture théâtrale, découverte au kibboutz. Attachante Rachel avec son physique de costaude, sorte de roc qui brave les tempêtes, et des tempêtes, il y en aura, bien sûr. Rachel qui n’aura de cesse, dans sa vie et dans l’écriture de ses pièces, de ne pas se couper en deux, et de ne pas voir sa terre coupée en deux non plus.

Le roman est dédié au philosophe Martin Buber, qui, avec d’autres penseurs, a fondé en 1925, Brit Shalom, un Mouvement pour la paix qui prônait en Palestine le rapprochement entre Juifs et Arabes. Dans le roman, Rachel fait un temps partie du mouvement qui fera rapidement long feu. On ne va pas ici dérouler l’enchaînement des péripéties, l’écoulement des vies des personnages mais dire simplement que le tissage sur le fil de l’émotion avec la matière historique (qui s’étend jusque dans les années 1980) est huilé, on dirait presque ailé, porté par le vent de la saga. Avec plusieurs épisodes où Metin Arditi prend à rebrousse-poil les idées convenues ou lénifiantes.

Deux canapés

Genève, rive gauche. Pour respecter les distances sanitaires, nous sommes assis l’un en face de l’autre, chacun sur un canapé. Aux murs, des dessins, des photos de famille, fenêtres sur le passé, les voyages, les exils. A l’extérieur, un jardin mouillé par l’automne. Metin Arditi est conteur à l’écrit, et à l’oral aussi.

On lui demande à quand remonte l’envie d’écrire sur Israël et la Palestine. «Une dizaine d’années. Mais les raisons profondes remontent à l’enfance. J’ai grandi dans des sociétés plurielles. A Istanbul, mes parents n’étaient pas des intellectuels mais à la maison on entendait cinq langues, à l’image de l’Orient qui était pluriel aussi. A l’âge de 7 ans, on m’a envoyé dans un pensionnat, près de Lausanne, où il y avait presque autant de nationalités que d’élèves. Certains, comme moi, passaient les vacances de Pâques, de Noël et une partie des vacances d’été sur place. Cela créait des liens très fraternels même si nous n’en étions pas conscients. Quand on grandit dans un environnement aussi multiple, la chose paraît naturelle. Ce qui ne paraît pas naturel et loufoque, c’est l’esprit de communauté. Que l’on puisse faire une distinction avec quelqu’un à cause du lieu d’où il vient ou de sa religion paraît absurde. Cette équation de base a fait que par la suite je n’ai jamais réussi à m’intégrer dans une communauté.»

Visite à Bethléem

Des raisons plus immédiates s’ajoutent à ce socle. Le chagrin devant la situation du Proche-Orient qui se défait, année après année, en est une. Puis survient une suite de rencontres et d’engagements. En 2008, il fait la connaissance de l’historien et écrivain Elias Sanbar, ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco. En 2009, la fondation «Les instruments de la paix-Genève» les réunit pour soutenir la formation musicale de jeunes Palestiniens et Israéliens. Lors d’une visite ensemble à Bethléem, ils sont invités chez les parents de l’adjoint d’Elias Sanbar, Mounir Anastase: «Nous étions dix à table et six religions étaient représentées. On oublie aujourd’hui que la Palestine était une société à ce point plurielle. Ma famille est juive mais mes deux prénoms sont musulmans: Moussa, ce qui veut dire Moïse, Moïse étant aussi un prophète musulman, et Metin qui est un prénom tout ce qu’il y a de plus arabe.»

Château anglais

Le déclic qui lance Metin Arditi dans l’écriture de Rachel et les siens a lieu pourtant bien loin de la Palestine. En 2012, l’écrivain est choisi par le DFAE pour devenir ambassadeur de bonne volonté de l’Unesco, premier Suisse à endosser ce rôle. Et en janvier 2013, le DFAE invite à Winston Park, près de Londres, 20 personnalités palestiniennes et 20 personnalités israéliennes pour des sessions de discussion. La plupart des invités avaient participé aux discussions de paix dans les années précédentes. A cet aréopage s’ajoutent quelques représentants du DFAE et Metin Arditi. Il faut imaginer un château anglais, perdu dans la brume, avec des moutons qui paissent tout autour. C’est Winston Churchill qui a fait du lieu un point de rencontre pour des négociations entre pays en guerre.

Dans les bras

«Les discussions étaient vives, parfois très tendues. Mais je ne pouvais pas m’enlever de la tête la scène à laquelle j’avais assisté au tout début des rencontres. Dans le grand hall d’entrée, les participants se sont jetés dans les bras les uns des autres, comme des frères… A partir de ce moment-là, je me suis dit qu’il y avait un roman à écrire. Pendant des siècles, Juifs et Arabes ont vécu ensemble, ont parlé la même langue. Il y avait des disputes bien sûr mais après ils allaient prendre un café… Cela n’avait rien à voir avec l’antisémitisme occidental. Ni avec l’antisémitisme d’origine politique qui sévit dans le monde arabe aujourd’hui. Juifs et Arabes ont eu ce passé commun, ils se sont parlé. Qu’est-ce qui permet de dire qu’ils ne se reparleront pas? Tant que la vie est là, il ne faut pas tirer le rideau.»


Roman, Metin Arditi - «Rachel et les siens» aux éditions Grasset.