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Dans le dernier livre de Metin Arditi, il est notamment question d'une série de meurtres non élucidés commis à Venise durant le carnaval de 1575, dit Carnaval noir.
© Paolo Battiston

Livres

Metin Arditi soulève le masque du fanatisme religieux

Expert dans l’art de faire résonner les époques, les cultures et les lieux, «Carnaval noir» puise dans la Renaissance italienne pour scruter des questions d’actualité

C’est par les mots de Vassili Grossman que Metin Arditi ouvre son dernier livre: «Là où se lève l’aube du Bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule.» Englobant dans une même intrigue les procès de Galilée et le règne de Daech, les groupuscules néonazis et les querelles des scuole de la Renaissance, Carnaval noir est un polar humaniste qui croise les époques pour mieux illustrer sa maxime: la vérité absolue n’existe pas et quiconque tente de s’en faire l’apôtre devient éminemment dangereux.

Entre les lignes, l’écrivain genevois nous dit aussi qu’à l’origine de la violence, on trouve souvent une grande souffrance: «Lorsque les gens sont désemparés, vulnérables, ils se tournent vers des solutions simples, vers la promesse d’une aide immédiate», confirme l’auteur au téléphone.

Prophétie hérétique

Bénédict Hugues est professeur de latin à Genève. Spécialiste d’un auteur tombé en désuétude, brouillé avec son fils Antoine, raillé par son ex-femme et méprisé par son frère banquier, l’universitaire rumine la pâle estime qu’il se fait de sa vie. Elle prend néanmoins un virage inédit lorsqu’il découvre sous la planchette d’un livre ancien une lettre datée de 1574. La missive, signée de la main d’un évêque, s’inquiète de la prolifération d’une prophétie hérétique selon laquelle un «Christ aux douze doigts envoyé du Ciel sauverait l’Eglise de Rome des griffes de la Réforme».

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Autour de cette trouvaille bientôt problématique, Metin Arditi convoque une série de personnages directement ou involontairement liés à cette affaire. Donatella, doctorante italienne, dont les recherches débouchent sur une hypothèse cruciale faisant le lien entre certains travaux de Copernic et une série de meurtres non élucidés commis à Venise durant le carnaval de 1575, dit Carnaval noir. Marie-Madeleine Antille, Valaisanne d’origine éthiopienne, journaliste au Temps, dont les rapports sociaux semblent conditionnés par sa couleur de peau. Bartolomeo San Benedetto, sbire dévoué de la Fondazione, une puissante confrérie lancée dans une funeste mission sacrée. L’ambitieux cardinal Fernandez-Diaz, surnommé «El Tigre», dont les canines acérées raient le marbre du Vatican. Abdel Aziz, sa femme Jamilah, Mounir, candidats au djihad dans l’espoir d’accéder à une vie meilleure. Le Père Blaise, encombré par ses vœux et rongé par ses passions.

Architecture complexe

Malgré ces profils volontairement disparates, tous semblent déchirés entre leur engagement – intellectuel, spirituel ou professionnel – et leurs aspirations. Sculpteur de la psyché humaine, marionnettiste retors, Metin Arditi se fraie un passage maîtrisé dans cette architecture complexe.

Il faut toutefois dépasser l’afflux virevoltant d’informations des premières pages pour entrer dans ce Carnaval noir qui change constamment de masque. Les nombreuses fiches encyclopédiques, les références historiques, le grand écart entre les époques et les mondes – de l’Etat islamique aux théories héliocentristes de Copernic, du dialecte frioulan au décryptage latin. Mais l’épaisseur des personnages opère comme un liant, et très vite, les différentes pistes du récit trouvent leur fluidité. La confusion laisse place au charme de l’érudition – et Metin Arditi n’en manque pas.

Une ville taillée pour le mystère

En 2013, son Turquetto montrait déjà sa connaissance de la Renaissance italienne et des scuole vénitiennes. Avec Carnaval noir, il retrouve la Sérénissime, ses parapets flottants, ses palazzetti secrets, ses brouillards intrigants. Une ville taillée pour le mystère: «Lorsque je suis à Venise, je suis ébloui et je souffre à la fois. C’est une ville très attachante, plus que parfaite d’un point de vue esthétique, mais dont on sent les failles et la fragilité. Son grand degré de liberté amène aussi son lot de débauche et de trahisons», explique Metin Arditi.

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Ce cadre précieux ne fait que renforcer la violence des passions religieuses. Là où la tolérance devient un acte de trahison, chacun se persuade d’œuvrer pour le salut des hommes. Au XVIe siècle comme aujourd’hui, cette équation morale reste impossible à résoudre. Du repas gargantuesque des prélats aux échappées sensuelles des fidèles, les plus belles pages du Carnaval noir sont celles qui mettent en scène les paradoxes de la foi, ce chemin d’interdits visant la liberté.


Metin Arditi est l'invité du Livre sur les quais.

www.lelivresurlesquais.ch


Metin Arditi, «Carnaval noir», Grasset, 399 p.

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