Ahmad Mohammad est né au Bangladesh. Il vit depuis douze ans à La Chaux-de-Fonds, où il travaille comme jardinier de l'hôpital. Requérant d'asile, il y a été envoyé en plein hiver. «Voilà la ville où je vais vivre et peut-être mourir.» C'est ce qu'il s'est dit, et pendant neuf longues années, il s'y est senti très seul. Jusqu'au jour où, au Festival de La Plage, autour d'un plat de frites, il a rencontré Jean-Daniel Stämpfli, musicien et compositeur. Dans l'euphorie de cette soirée d'août, il lui a confié ce qu'il ne disait plus à personne, qu'il était chanteur, formé à la musique classique indienne par le maître Babu Ram.

«J'étais justement en train de faire un disque avec un percussionniste cap-verdien, Valentino Ramos de Figueiredo, explique Jean-Daniel Stämpfli. Nous avons invité Ahmad à chanter, et nous avons tous été emballés.» (Avec lui, pas de grands mots, pas de théories. Il a même de la peine à prononcer le mot de métissage tellement c'est une réalité évidente pour lui, qui a vécu et joué en Afrique et qui a adopté deux enfants de couleur.) La suite s'est déroulée très simplement. Ahmad a posé ses chants a cappella, Jean-Daniel et son complice Georges Cabassi ont écouté, réécouté jusqu'à ce qu'ils finissent par «piger le truc», ce quart de ton qui «leur échappait». Puis ils ont composé, librement, en évitant de plagier les sons pakistanais, et ils se sont mis en quête de musiciens. Des garçons, des filles, de l'Est, du Sud, d'ici, d'ailleurs, tous – ou presque – établis à La Chaux-de-Fonds. Saz, contrebasse, violoncelle, guitare, bouzouki, tabla, violon, saxo. L'enregistrement a duré deux mois. Il s'est fait le soir, après le travail. Le disque, Nûr, ne ressemble à nul autre, et pour cause. Comment dire? Il est superbe et émouvant.

C'est la première production de l'ASMIA, créée comme un label, l'an dernier, pour identifier une lignée, un esprit. La prochaine se fera, cette année encore, autour de six conteurs, turc, sénégalais, tchèque, algérien, argentin, tessinois. Enregistrés dans leur langue d'origine, traduits, replacés dans un univers musical, les mots rencontreront les sons comme leurs auteurs se rencontrent déjà, de temps en temps, autour d'un verre de thé, pour mûrir leur projet.

Ce soir, pour nous accueillir dans un jardin de la rue des Terreaux, c'est Ahmad Mohammad qui a fait le riz biryani, longuement mijoté avec toutes les épices, cannelle, cardamome, girofle… Des amis débarquent, s'installent. Mario Malter Terrada, conteur argentin, raconte avec humour comment cela fait 18 ou 19 fois qu'il voit fondre la neige sur l'avenue Léopold-Robert, le Pod. Mahir Ispir sort son saz et nous chante de très nostalgiques ballades qu'il a composées. Puis la conversation dévie sur le sujet qui préoccupe tout le monde, ce soir. Ahmad Mohammad vient de perdre son ex-épouse, et sa fille Amana, 15 ans, est toute seule au Bangladesh. Il est très inquiet, car les autorités font pour instant la sourde oreille à sa demande de pouvoir la faire venir en Suisse, pour qu'il s'occupe d'elle. «Nûr, le nom de mon disque, cela veut dire «lumière», nous souffle Ahmad. Je voudrais le dédier à ma fille, j'ai envie de lui dire que je l'ai fait en pensant à elle.»

«Nûr», d'Ahmad Mohammad:

le CD est disponible (30.–) à l'ASMIA, rue des Terreaux 12, 2300

La Chaux-de-Fonds ou par courriel, studio786@bluewin.ch. L'ASMIA cherche encore un distributeur.