Les artistes femmes, dont les œuvres ont longtemps été occultées, bénéficient aujourd’hui d’un phénomène de rattrapage qui a été accéléré par le mouvement né de l’affaire Weinstein, explique l’historienne de l’art Camille Morineau, cofondatrice en 2014 de l’association Aware – Archives of Women Artists, Research and Exhibitions.

Le Temps: Qu’est-ce qu’Aware?

Camille Morineau: C’est une association qui a été créée afin de rendre visibles les artistes femmes du XXe siècle par le biais d’un site internet, d’un magazine et d’événements que nous organisons. La pulsion artistique anime autant les hommes que les femmes. Mais ces dernières ont eu beaucoup plus de mal à se faire connaître. Au XXe siècle, elles ont rarement eu la chance de pouvoir montrer leur travail et de bénéficier de publications.

Cette méconnaissance a des implications très fortes sur la présence des femmes dans les manuels d’histoire de l’art, dans les musées et sur le marché de l’art. Ne pas montrer un travail se répercute sur sa valeur. Plus on connaît le travail d’un(e) artiste, plus il va être médiatisé, et plus il va prendre de la valeur.

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Le marché de l’art est-il toujours autant dominé par les hommes?

Il l’est toujours très largement. Néanmoins, on observe une accélération formidable de la cote des artistes femmes, qui est celle qui progresse le plus vite. A l’automne 2018, la biographe Mary Gabriel a écrit, dans une tribune publiée dans le New York Times, qu’acquérir des artistes femmes était sans doute, aujourd’hui, un des meilleurs investissements qui soient. Quand elles partent de très bas, elles progressent très vite et leur valeur explose.

Est-ce que ces évolutions sont liées, à vos yeux, à l’onde de choc de #MeToo?

La hausse de la cote des artistes femmes s’est amorcée avant la propagation de #MeToo à travers la planète, parallèlement à leur redécouverte. Mais #MeToo a joué un rôle d’accélérateur.

Est-ce que les artistes femmes sont toujours sous-représentées dans les ventes publiques?

Oui, elles le sont toujours autant. On en trouve encore très peu dans les top 20 ou top 100 des artistes les plus performants. Mais certaines maisons de ventes ont fait un réel effort ces derniers mois. Sotheby’s a par exemple organisé, au mois de février 2019 à New York, une vente du soir de peinture ancienne comprenant une section intitulée «La femme triomphant» et consacrée aux œuvres de femmes peintres du XVIe au XIXe siècle.

Récemment, de jeunes artistes ont obtenu des prix importants en ventes publiques, comme les Britanniques Cecily Brown (née en 1969) et Jenny Saville (née en 1970), dont une œuvre s’est vendue 12,5 millions de dollars, ou encore l’Américaine Julie Mehretu (née en 1970 à Addis-Abeba, en Ethiopie). Du côté des artistes d’âge mûr, Yayoi Kusama (née en 1929) a généré, en 2018 aux enchères, le produit total le plus élevé chez les femmes; Marlène Dumas (née en 1953) a de son côté obtenu le 29e rang du classement mondial d’Art Price en 2018, ce qui la place devant le célèbre artiste masculin Anish Kapoor.

Les femmes ont-elles moins de visibilité que les hommes sur les grandes foires d’art contemporain?

Depuis un an ou deux, certaines grandes foires, comme Frieze ou Paris Photo, organisent des parcours dédiés aux femmes. Aware a été invitée à réaliser un parcours féminin à l’occasion de la dernière édition d’Art Paris Art Fair, qui s’est tenue début avril.

Art Price évoquait, en janvier dernier, un début de retournement de situation profitant à des artistes femmes de moins de 40 ans…

Je constate en effet, en visitant les foires et les galeries, que les prix des artistes femmes émergentes sont assez proches de ceux de leurs homologues masculins. Comme ceux de l’artiste nigériane Njideka Akunyili Crosby (née en 1983). Les collectionneurs semblent vouloir acheter avec un plus grand souci de représentativité. Il faudrait réaliser un travail sociologique sur ces questions. Celui-ci n’a, à ma connaissance, pas encore été fait.