On croyait tout savoir du fascisme, référence devenue automatique de la perversion autoritaire et du national-populisme. Le livre de l’historien italien Emilio Gentile montre que nous avons encore beaucoup à apprendre. A condition de se placer, comme lui, au moment même où les événements surgissent, les uns après les autres, jamais entièrement imposés par une quelconque logique systémique, mais toujours déclenchés, au moins en partie, par les choix des acteurs. De raconter l’histoire, non pas exactement comme si on y était. Mais comme si on y était suffisamment pour ignorer ce qui va suivre. Et qui, à ce moment-là, est encore indéterminé.

Dans le contexte contemporain, où les raisons ne manquent pas de s’inquiéter pour l’avenir de démocraties occidentales talonnées par la montée du populisme, cette démarche donne à voir à la fois d’éclairantes similitudes et des différences qui dissuadent l’amalgame.

Le mouvement des faisceaux est fondamentalement violent, dans un climat marqué par les séquelles psychologiques de la guerre. Bandes de soldats démobilisés, cellules rêvant d’imiter la révolution bolchevique, beaucoup de monde alors trouve normal d’en découdre physiquement. Les fascistes transforment ce penchant en vénération affichée de la force, avec des tonalités qui ne sont pas sans rappeler l’hyper-violence dont Daech fait un argument de recrutement. Ils s’imposent donc, premièrement, matraque au poing, face aux syndicats et aux partis de gauche qu’ils expulsent manu militari de l’espace politique avec la connivence tacite des autorités.

Ceci fait, toutefois, l’ascension des faisceaux, divisés et dépourvus de programme clair, reste résistible. Et c’est là qu’on trouve le plus d’échos contemporains, notamment à travers la sidération que la brutalité verbale et physique des fascistes semble susciter au sein des partis traditionnels. Ils dictent l’agenda, imposent à une classe politique débilitée la conviction de sa propre obsolescence, multiplient les provocations sans jamais se voir opposer de réaction ferme. Tandis que la gauche en débandade ne parvient plus à rassembler ni ses esprits ni ses troupes, les conservateurs se bercent de l’illusion qu’en intégrant Mussolini au gouvernement, on le normalisera… Au moment où le roi refuse, le 28 octobre 1922 au matin, d’avaliser l’état de siège qui aurait entravé la marche sur Rome et peut-être stoppé la révolution fasciste, la démission morale est déjà consommée.