Contre-enquête

Le meurtrier des «Dix petits nègres» proclame sa vérité

Le professeur de littérature et psychanalyste Pierre Bayard démonte le célèbre roman d’Agatha Christie et nous rend attentifs aux manipulations du récit. Une plongée savoureuse dans la fiction

Quiconque a déjà entendu la comptine anglaise des Dix petits nègres ne peut plus s’en libérer les oreilles. Elle tourne, obsédante, dans le cerveau, et le roman du même nom d’Agatha Christie ne manque pas lui non plus, macabre décompte, de fasciner ses lecteurs depuis des générations.

Pierre Bayard est également un critique obsédant. Comme aucun autre, ce professeur de littérature et psychanalyste, auteur salvateur de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus?, sait comme personne pénétrer à l’intérieur des livres. Il s’y installe longuement, confesse les personnages, se solidarise avec eux parfois, et plonge dans la fiction au plus profond, s’aventure dans les couches les plus enfouies du récit, pour en faire ressortir des mécanismes secrets, stupéfiants, étonnants et qui, parfois, renversent complètement ce que l’on croyait savoir d’un roman.

Terrain de chasse

A cet égard, le roman policier est l’un de ses terrains de chasse de prédilection. C’est là qu’il débusque les paradoxes de la narration, qu’il échafaude des vengeances posthumes, prêtant aux personnages des motifs et des actions, qui, durant l’écriture, ont complètement échappé à l’auteur. Pierre Bayard, qui publie ses livres chez Minuit, s’en est pris ainsi à Conan Doyle et à son héros à casquette, Sherlock Holmes, pour contredire, dans une magistrale démonstration, les conclusions de l’enquêteur dans Le chien des Baskerville (L’affaire du chien des Baskerville). Auparavant, il s’était aussi attaqué à Hercule Poirot, détective belge créé par Agatha Christie, revisitant à sa façon Le meurtre de Roger Ackroyd (Qui a tué Roger Ackroyd?) et renversant, là aussi, les conclusions de la reine du crime et de son enquêteur. Deux ouvrages formidables qui mêlent critique littéraire et enquête, basés sur une lecture extrêmement méticuleuse des textes.

Revoici Pierre Bayard, comme un chien habile dans un jeu de quilles, bousculant l’implacable série de meurtres échafaudés par Agatha Christie dans Les dix petits nègres.

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La tempête fait rage

Rappelons le contexte: dix personnes sont invitées sur l’île du Nègre, non loin des côtes britanniques, par un certain O’Nyme. Chacun prend connaissance de la terrible comptine, chacun se voit accusé d’un crime par une voix anonyme, chacun trouve la mort dans des circonstances tragiques, tandis qu’une tempête fait rage et empêche tout contact avec le monde extérieur. La clé de l’énigme n’est donnée que plus tard, en épilogue par Agatha Christie, grâce à une bouteille repêchée à la mer, où le vrai meurtrier, qui figure au nombre des morts, avoue dans une lettre son multiple crime.

Voilà le déroulement tel que l’a imaginé Agatha Christie, mais pas tel qu’il a réellement eu lieu, selon une logique interne au livre que Pierre Bayard s’efforce de démontrer. Pour cela, il a obtenu des aveux complets du véritable meurtrier ou de la véritable meurtrière – le genre de l’assassin ne sera livré qu’à la fin du texte avec son nom – qui démonte pied à pied les nombreuses «illusions d’optique», les «biais cognitifs» et autres «formations de l’inconscient» qui nous ont empêchés, pendant, des années de découvrir La vérité sur «Dix petits nègres».

Mystification

Le narrateur de ce «roman policier» savant est donc l’auteur des meurtres lui-même, un des personnages du roman d’Agatha Christie qui, contrairement à ce que prétend cette dernière, est parvenu à rester en vie. Il prend la parole d’autorité, réclamant au passage plus d’autonomie pour ses semblables dans l’œuvre mais aussi à l’extérieur de l’œuvre: «Il m’a toujours semblé étonnant et scandaleux que les personnages de fiction, alors même que chacun leur reconnaît une forme d’existence, ne soient jamais appelés à donner leur sentiment sur les textes dont ils sont l’objet», écrit-il. Voilà la chose réparée.

Et généreusement, le narrateur de La vérité sur «Dix petits nègres» va partager avec le lecteur de Pierre Bayard tous les ressorts littéraires et narratifs qu’il a utilisés pour mystifier non seulement ses victimes, mais aussi Agatha Christie elle-même. Et ce narrateur nous prévient: «Voir ce n’est pas seulement regarder avec les yeux, c’est projeter dans le même temps sur le monde tout un maillage de connaissances préalables qui oriente notre vision.» Lire, à l’évidence, ressort du même mécanisme.

Un narrateur hors pair

Il n’est pas question ici de donner la clé de l’énigme. Mais de noter que Pierre Bayard et son narrateur criminel analysent avec finesse certains aspects des énigmes policières. Le lieu des crimes est un lieu quasiment clos, une île, que la tempête rend inaccessible. Et c’est un genre de roman particulier, depuis La lettre volée d’Edgar Allan Poe jusqu’au Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux.

Le véritable coupable des meurtres des Dix petits nègres est donc un fin lettré et un narrateur hors pair. Il le démontre dans la mise en scène qu’il échafaude pour piéger ses victimes puis les enquêteurs et, enfin, Agatha Christie en personne, lorsqu’il détricote l’enquête de cette dernière.

«Il était une fois»

Ainsi, le théâtre de sa diabolique machination a été choisi avec soin: «Préservée du monde et du temps, l’île représente un temps originel ouvert à toutes les dérives fantasmatiques. Elle est donc une incarnation spatiale du «il était une fois» par lequel débutent toutes les histoires pour enfants», note l’habile criminel. Tout peut donc advenir, et tous sont prêts à croire ce qu’un brillant conteur va raconter.

Au-delà du brillant exercice de style, La vérité sur «Dix petits nègres» continue d’interroger notre goût pour la fiction, notre jubilation lorsqu’elle fonctionne, notre crédulité aussi, lorsqu’elle est ficelée par des mains habiles. A l’ère du mensonge, les vérités littéraires de Pierre Bayard invitent joyeusement à rester alertes et critiques.



Pierre Bayard, La vérité sur «Dix petits nègres», Minuit, 172 p.

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