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Littérature

Mexique, terre malmenée mais fourmillant d’histoires

Hôtes du Salon du livre de Paris jusqu’au 18 mars, les écrivains mexicains donnent de leur pays l’image d’une terre dévastée par la corruption, les trafics de drogue, la fraude électorale. Des thèmes déclinés avec rage, ironie, lyrisme, inventivité.

Violences faites aux femmes et aux enfants, meurtres en série, corruption généralisée, fraudes électorales, policiers véreux œuvrant main dans la main avec les narcotrafiquants, trafics d’armes et de drogue entre le sud des Etats-Unis et le nord du pays: la littérature contemporaine du Mexique colle à l’image relayée par les médias. Les dizaines de traductions qui ont paru récemment en vue du Salon du livre de Paris le manifestent sur tous les registres, de l’épique à l’intimiste. Depuis longtemps, le pays du Serpent à plumes attire les écrivains. André Breton le nimbait d’une aura surréaliste. Antonin Artaud, Henri Michaux, William Burroughs, Malcolm Lowry, Aldous Huxley, Jack Kerouac y ont cherché des vertiges tragiques. La mythologie sanglante des Aztèques et des Mayas a fasciné Le Clézio. Mais comment les Mexicains eux-mêmes voient-ils leur pays? En mélangeant ironie et lucidité, dit Philippe Ollé-Laprune, qui a composé une énorme anthologie, Cent ans de littérature mexicaine (La Différence, 2007).

En dépit de l’agitation et des bouffées d’espoir, dit cet observateur, no pasa nada, sinon la sempiternelle répétition des exactions. La situation des écrivains est paradoxale: une production importante, largement subventionnée par des bourses et des prix, par des emplois dans l’administration ou la diplomatie; un rôle social reconnu mais très peu de lecteurs et un réseau de librairies étique. Les deux auteurs phares, Octavio Paz et Carlos Fuentes, ont été ambassadeurs avant de démissionner en signe de protestation politique. Les livres que Carlos Fuentes (né en 1928) publie régulièrement sont traduits chez Gallimard. Le dernier, Le Bonheur des familles, est un recueil de nouvelles qui sacrifient aux clichés, sans trop de surprises stylistiques.

Octavio Paz, décédé il y a dix ans, a reçu le Prix Nobel en 1990. Son œuvre poétique et critique, d’une prodigieuse érudition, a été rassemblée dans un volume de la Pléiade en 2008. Paz est la figure paternelle, conservatrice, pesante, contre laquelle se rebellent drôlement les jeunes poètes «réal-viscéralistes», dans le roman de Roberto Bolaño, Les Détectives sauvages (Bourgois, 2006). D’origine chilienne, Bolaño a passé une grande partie de sa vie en Espagne où il est mort. Mais il a grandi au Mexique, et le pays lui a inspiré deux romans monstres, dont un inachevé, 2666 (Bourgois, 2008). Ces deux ouvrages restituent la violence, la confusion qui font vaciller les récits des auteurs contemporains, souvent à la frange du cauchemar et de la farce, à l’image du folklore macabre et ricanant.

Juste avant l’émergence de Paz et Fuentes, ces deux figures mondialement connues, on trouve leur aîné, déjà un classique, Juan Rulfo, l’auteur de Pedro Páramo et du Llano en flammes, deux récits concis, secs, noirs, que l’on trouve en poche et qui restent la plus belle introduction au Mexique moderne.

Les auteurs contemporains séjournent souvent dans une zone obscure, teintée de fantastique. Les Editions Passage du Nord-Ouest ont ainsi permis de découvrir les récits hallucinés, érotiques, ironiques, d’une rare violence, de Mario Bellatin. Jeu de dames vient de paraître chez Gallimard. Une nouvelle publiée dans l’Anthologie des auteurs mexicains (Métailié), permet de se faire une idée de cet imaginaire parfois insoutenable.

Chambres pour personnes seules (Les Allusifs) témoigne de la rancœur et du découragement que décèle Philippe Ollé-Laprune chez les auteurs mexicains. J.M. Servin, auteur autodidacte d’une quarantaine d’années, y déroule quelques jours dans la vie d’un solitaire, sur un mode détaché, imbibé d’anomie. «Il me manque encore quelques haines. Je suis certain qu’elles existent», écrit Céline en exergue. L’homme va trouver de quoi les exciter: un gamin pleurnichard, qui dort sur un canapé «comme un gros intestin lavé», une vieille logeuse qui subira crime et châtiment, un père dont la mort ne laisse qu’un soulagement gris, des dresseurs de pitbulls sommés de lécher leur animal avant le combat pour prouver que le poil n’est pas empoisonné ni hérissé de verre pilé. De longues marches nocturnes dans les banlieues, de l’alcool, du tabac, un peu de sexe et la galère pour trouver l’argent nécessaire, les bagarres, la télévision comme un écran entre la réalité et soi: le monde offre peu de prise. «J’ai su que je devrais trouver mes propres raisons pour me laisser emporter par le désespoir.»

Le narrateur de Boue (Guillermo Fadanelli, Bourgois) a les siennes, il enseigne la philosophie à l’Université pour un salaire de misère, à peine de quoi payer ses bières à la supérette du coin. C’est là qu’il rencontre Eduarda, la caissière, une gamine de 21 ans qui croit avoir tué son collègue pour voler la caisse. Elle se réfugie chez le prof, trop heureux d’avoir une belle captive à domicile. Il la suivra dans une fuite absurde, finalement meurtrière. Son récit, écrit de la prison, confronte, avec humour, le Mexique des petits voyous à celui des intellectuels paumés.

Sur un registre intimiste, voire autobiographique, Le Jardin dévasté (Jorge Volpi, Seuil) met en perspective, par petits tableaux, les espoirs et le découragement d’un intellectuel mexicain et le chemin d’une jeune Irakienne, veuve de la première victime de la guerre.

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