Ah, si nos tribunaux avaient la fluidité artistique et la charge sensuelle de la cour reconstituée par Tiago Rodrigues pour Bovary! Les procès s’enliseraient sans doute moins… Au théâtre, il y a parfois des spectacles bénis où le propos et la manière s’associent comme par magie. Mardi, à Forum Meyrin – et encore ce soir, mercredi –, ce miracle a eu lieu devant un public conquis. Sur les traces du collectif flamand TG Stan où il a d’ailleurs fait ses classes, le metteur en scène portugais entrelace avec une incroyable aisance et pertinence le roman phare de Flaubert et le procès que l’auteur a essuyé à sa publication, en 1856, pour «outrage à la morale publique et à la religion». Madame Bovary est un plaidoyer de Flaubert pour la folie des grandeurs, la vie mieux que la vie? On lui dit merci!

Des feuilles A4. Par dizaines, par centaines. Que les acteurs envoient valser avant même le début des hostilités. Tandis que les spectateurs prennent place, les cinq comédiens – tous des Formule 1 – se baladent sur le plateau et effeuillent leur marguerite de papier. Sur les deux côtés trônent de drôles de paravents, sans tissus, mais avec une constellation de miroirs déformants. Façon de dire: la réalité n’est rien, c’est le regard qu’on porte sur elle qui compte. Car, et tout le drame de Madame Bovary est là, entre Charles, sage médecin de province, et son épouse, créature assoiffée d’absolu, il n’y a pas un fossé, il y a un gouffre. Le premier, amoureux jusqu’à l’aveuglement, est la bienveillance et la simplicité incarnées. La seconde brûle d’un feu furieux pour tout ce qui dépasse, éblouit, enivre. Et, du coup, se consume d’ennui aux côtés de Charles le réjoui.

Comédiens en lien avec le public

Mais on connaît déjà ce contraste qui finit par tuer. Si le travail de Tiago Rodrigues est passionnant, c’est qu’il articule le politique au littéraire sans perdre en intensité. Lorsqu’il a publié son roman entre octobre et décembre 1856, dans La Revue de Paris, Gustave Flaubert a été assigné en justice pour le caractère licencieux de son héroïne adultère. Amoureux des mots, l’écrivain a payé un sténographe au prix fort pour qu’il consigne scrupuleusement toutes les minutes du procès. Ce sont ces affrontements, des avocats de l’accusation et de la défense, que restitue le spectacle sur le plateau. Mais pas seulement.

Les personnages du roman prennent aussi vie et jouent des épisodes de l’histoire ou déroulent le fil de leur pensée actualisée – à cet égard, le monologue final de Charles est bouleversant. Mais ce n’est pas encore tout. En archiviste fou, tel qu’il l’a démontré dans By Heart, vendredi et samedi dernier, Tiago Rodrigues ressuscite une lettre de Flaubert qui raconte à un ami son ennui et son accablement durant le procès. Trois couches de narration et aucun sentiment de saturation. Au contraire, parce que les comédiens sont toujours en lien avec le public (façon TG Stan et leurs clins d’œil complices), parce qu’ils maîtrisent parfaitement la dramaturgie de ce tissage, la soirée se déroule comme un mirage. Un mirage d’intelligence, de sensibilité et d’inventivité.

Une transe et des moutons

Car Tiago Rodrigues n’est pas Charles. Il aime les étincelles et l’électricité. Il aime ce qui respire, transgresse, émeut sans se limiter. Ainsi, lorsque Emma assiste à son premier bal, le metteur en scène traduit l’ivresse de la célèbre valse avec Rodolphe par une transe contemporaine qui saisit la jeune femme, la déborde, la révèle. C’est sensuel et cruel. Car on sent que cet instant est peut-être l’unique durant lequel Emma rejoint ses terres de prédilection, celles de la fiction et du frisson. Même jeu lorsque Rodolphe et Emma marivaudent au premier étage et que, dans la cour, Charles et le pharmacien assistent aux comices agricoles. Les deux bonshommes très bonhommes font les animaux, poules, moutons, vaches, cochons, pendant que l’avocate de l’accusation désigne en experte du désir les points de dérapage du marivaudage.

Le désir, justement, finit par saisir les comédiens de ce manifeste. Comme si le propos déteignait sur eux. Les acteurs s’embrasent et s’embrassent dans toutes les combinaisons possibles. Les acteurs? On l’a dit, ils sont ébouriffants de maîtrise et de précision. Jacques Bonnaffé ouvre les feux dans le costume d’un Flaubert froissé. L’écrivain bafouille, cherche ses mots, est saisissant de confusion, mais aussi de conviction. A sa suite, Ruth Vega Fernandez joue une juge redoutable de percussion, éloquente dans son corps et sa diction. David Geselson compose un avocat malin et mobile, tandis que Grégoire Monsaingeon incarne un Charles souriant et désarmant face à Alma Palacios, qui brosse une Emma dont le feu couve sous la glace. Ils sont tous parfaits et la soirée, inspirée, rend un magnifique hommage à la libre-pensée.


Bovary, ce soir mercredi 17 mai, Forum Meyrin, 20h30.

Le Festiago se poursuit à Forum Meyrin avec:

  • Entre les lignes, ve 19 mai à 19h.
  • Antoine et Cléopâtre, ve 19 mai à 21h.
  • Cabaret, sa 20 mai à 19h.