Ça démarre dans le vif de l’action: des matraques levées, des cris, des canons à eau… Trompe-l’œil: nous ne sommes pas au cœur d’un conflit social, mais sur le tournage d’un film engagé dont l’échec commercial semble programmé. La réalisatrice, Margherita (Margherita Buy) a des soucis. D’ordre moral: faut-il cadrer sur la bagarre? Et d’ordre personnel: Ada (Giulia Lazzarini), sa mère, est hospitalisée, en fin de vie…

La mort d’une mère est une épreuve susceptible d’inspirer des mélodrames effroyables. A Nanni Moretti, qui a vécu cette déchirure en 2010, elle inspire une comédie tragique dont la délicatesse et la pudeur brisent le cœur.

Registre intime

Le réalisateur romain a longtemps été le pivot de ses films, à la fois sujet et bonimenteur – voir et revoir Je suis un autarcique, La Messe est finie, Palombella Rossa, Journal intime… Guérissant progressivement de son nombrilisme sarcastique, mais sans abjurer le registre intime, il joue désormais en arrière. Dans Habemus Papam, il se borne à être le psychanalyste du Saint-Père. Avec Mia Madre, il signe un film à la première personne dans lequel il tient un second rôle, celui de Giovanni, le frère de Margherita. Le fils modèle, qui mitonne des petits plats pour sa vieille maman, quand la sœur stressée se contente d’acheter un truc au traiteur du coin…

Le génie de Moretti est de faire exister les moindres personnages à travers de brèves scènes que n’alourdissent jamais des dialogues explicatifs ou mémoriels. La complicité de Giovanni et Margherita se passe de mots. Elle est tissée de regards, de silences, d’allusions légères, de souvenirs véniels comme les «coudes» de la mère, ces patches dont elle rafistolait leurs pullovers. Ada n’est pas dépeinte en émouvante vieille dame. Professeur de latin, intellectuelle exigeante, citoyenne autant que mère, elle conserve son esprit et persifle: «Plus tu es vieille, plus on croit que tu es bête».

Humour toujours

Les personnages secondaires, les collaborateurs de Margherita, son ex-mari, sa fille, son ancien compagnon, ont droit à de brefs solos permettant de préciser le profil de la cinéaste et de relancer l’action. Bien entendu, Moretti ne filme pas le dernier soupir. La sonnerie du téléphone et les larmes que la petite-fille enfouit dans son édredon expriment la brutalité de la séparation. Cette approche diagonale décuple l’émotion. La mort biologique n’est qu’une goutte d’eau dans la déferlante du chagrin.

D’humeur forcément mélancolique, le cinéaste ne renonce pas à l’humour et à la satire. Le rire se pointe avec Barry (John Turturro), le comédien qui incarne le repreneur de l’usine dans le film de Margherita. Une star américaine consciente de sa valeur jusqu’à la mythomanie, un boute-en-train qui part en vrille, un jean-foutre qui ne sait pas son texte. L’énergumène invoque quelques réminiscences de l’histoire du cinéma à Rome, quand Hollywood délocalisait à Cinecitta ­ – voir Quinze jours ailleurs, de Minnelli. Au cours d’une virée automobile nocturne, Barry beugle par la portière le bréviaire de la cinéphilie italienne «Antonioni… Roma Fellini…»

Humanisme sans faille

L’histrion n’est toutefois pas le mauvais gars; il s’avère même bon comédien… Car tout le monde a sa chance dans Mia Madre. Il n’y a pas de gentils et de méchants, juste de complexes créatures humaines qui se dépatouillent avec leurs doutes, leurs névroses, leurs chagrins, leurs ambitions et cherchent à être en adéquation avec le monde tel qu’ils l’imaginent.

La mise en scène s’avère d’une sidérante fluidité. On glisse sans heurts entre les personnages, les registres, les dimensions. Moretti aime «l’idée qu’en voyant une scène le spectateur ne comprenne pas tout de suite s’il s’agit d’un rêve ou de la réalité. Tout cohabite dans le personnage de Margherita avec la même immédiateté: ses pensées, ses souvenirs, l’appréhension pour sa mère, la sensation de ne pas être à la hauteur».

Une touche de rêve

Sur le versant onirique, la grabataire, inapte à mourir, s’évade de l’hôpital – comme le pape fugue dans Habemus Papam. Ailleurs, Margherita remonte une interminable file d’attente devant un cinéma; elle s’y croise, adolescente. Cette séquence pétrie de nostalgie, d’autant plus que Leonard Cohen chante «Famous Blue Raincoat», renvoie à la jeunesse, au temps où le cinéma était un art populaire. Lorsqu’elle sort du lit, Margherita marche dans l’eau. Mais elle ne rêve plus, la machine à laver a un problème…

Moretti pose la fameuse équation du vieillard qui meurt et de la bibliothèque qui brûle. «Lucrèce… Tacite… Que vont devenir tous ces livres?», s’interroge Margherita face à la bibliothèque maternelle. En cessant d’être fréquentés, les volumes pleins de science oubliée se fossiliseront en attrape-poussière stériles.

«A demain»

«A quoi penses-tu?», demande Margherita à sa mère. «A demain», répond la mourante. C’est le mot de la fin. Il est sublime. Il nous rappelle qu’il faut continuer à progresser, dépasser la terrible dichotomie du corps et de l’esprit, souscrire à la conviction laïque de Nanni Moretti selon laquelle la vie éternelle nous est promise: elle se fonde sur le souvenir et la transmission du savoir. Mia Madre fait la pluie et le soleil, se conclut en arc-en-ciel, un signe d’alliance entre les hommes et les femmes de bonne volonté, entre les vivants et les morts.

En Compétition à Cannes, ce bouleversant chef-d’œuvre est reparti bredouille. C’est impardonnable.

**** Mia Madre, de Nanni Moretti (Italie, 2015), avec Margherita Buy, John Turturro, Giulia Lazzarini, Nanni Moretti, 1h47.