Portrait

Michaël Abbet, le théâtre à toute allure

A 36 ans, il passe tous ses jours et presque toutes ses nuits au Petithéâtre de Sion qu’il dirige depuis 2007. Son talent? Imposer une création audacieuse hors de l’arc lémanique

Un petit théâtre pour un homme qui a de grandes ambitions. Michaël Abbet, 36 ans, fils du pays, dirige une salle menue à Sion: le Petithéâtre, située dans la vieille ville, juste en dessous du Théâtre de Valère. Elle doit son nom à sa taille et non à une programmation qui serait réservée au jeune public. Ce qui frappe, quand on rencontre ce trentenaire? Son côté pressé. Pas affolé, non, mais disons, affairé. L’interview, qui se déroule dans le foyer, avant une représentation, est soumise à la réalité d’un directeur occupant quasiment toutes les fonctions. Celui qui passe ses jours et beaucoup de ses nuits dans ce lieu «à la fois chéri et maudit» alors qu’il a deux enfants petits, annonce depuis dix ans une affiche dense – douze à quatorze spectacles dont six créations — et tout sauf cosy. Des risques esthétiques, il en prend. Les artistes lui disent merci.

Les assignations à penser de José Lillo, avec «Le rapport Bergier», en octobre dernier. La métaphysique obscure et pourtant lumineuse de Julien Mages dans «Sans partir», ce mois de février. Du Musset, façon cow-boy et petites pépées, par le très ironique Christian Geffroy-Schlittler, à la fin mars. Ou encore «Tokaïdo», perle d’humour toqué signée Fred Mudry et Pierre Mifsud, vue ce jour de janvier où l’on rencontre Michaël Abbet.

Des choix audacieux qui ont payé

Le jeune directeur a beau piloter une salle loin de l’Arc lémanique, il ne craint pas les spectacles exigeants et insolites. Son audace a payé. De 90’000 francs, lorsqu’il a repris le lieu en 2007 avec José Manuel Ruiz, le budget est passé à 350’000 francs dont 50’000 francs de recette. Bien sûr, la jauge est petite, 50 places, dans les sous-sols de cette chancellerie du XVIIe siècle devenue une caserne de pompier au XIXe et un théâtre en 1975. Mais rares sont les soirs où des sièges restent vides. Et le public a rajeuni. C’est que l’équipe sait recevoir. Du jeudi au dimanche, jours de représentation, un buffet gratuit est servi et «souvent, les spectateurs restent pour discuter jusqu’au bout de la nuit», sourit le directeur. «Par principe, je ne mets personne dehors. Si les gens désirent prolonger leur soirée ici, je respecte leur envie.»

A ce niveau d’investissement, ce n’est plus un métier, c’est un sacerdoce. Michaël Abbet rit. «Disons que si j’avais su ce que ça représentait, je ne me serais peut-être pas lancé». Car, entre la programmation, l’administration, les réservations, la communication, la quête de fonds, la coordination avec les autres théâtres du canton et la défense du lieu sur le plan des institutions, celui qui a rêvé de faire du cinéma accomplit chaque jour un marathon. Mais pourquoi tant d’efforts? Qu’est-ce qui fait courir Michaël?

Le réveillon du 31 avec les migrants

«C’est le débat que crée le théâtre, cet art organique, vivant. C’est peut-être une évidence, mais les gens qui sont là, sont là. Tout peut arriver!» Michaël Abbet a le sens du présent. Lorsqu’à Noël 2015, les autorités sédunoises affectent l’auberge de jeunesse à l’accueil de 200 réfugiés et que des commentaires de lecteurs sanctionnent cette décision dans «Le Nouvelliste», le jeune directeur décide d’inviter tous les migrants pour le réveillon du 31. Par chance, ce soir-là, le spectacle à l’affiche est une création de marionnettes presque sans paroles, la langue n’est donc pas un obstacle. Et la fête est jolie. Enthousiasmé par cet épisode, Michaël Abbet choisit de consacrer ses déchirés de rideau – une brève introduction aux spectacles — à ces nouveaux habitants de Sion. Atelier 11 est lancé et, ce soir de janvier, c’est un habitant d’Afghanistan qui raconte son périple, avec sa famille, jusqu’en Suisse alors que d’autres migrants miment les scènes de déplacement.

L’ami José

José Manuel Ruiz a joué un grand rôle lui aussi. C’est avec lui que Michaël Abbet a repris l’espace en 2007 et le succès du lieu est à attribuer au plein investissement des deux. Mais peu à peu, le marionnettiste a choisi de privilégier sa compagnie et le jeune directeur a pu, dès 2010, engager un bras droit pour le seconder. Des antécédents culturels dans la famille de Michaël? «Non, pas vraiment. Même si mes deux parents étaient enseignants.» Son frère est directeur artistique à Boston et son épouse, éducatrice de l’enfance. En train d’imaginer un concept de crèches volantes qui pourraient accueillir les enfants pendant que les parents sont… au spectacle!

Toute la culture valaisanne pour cent francs

Côté public, Michaël Abbet a encore une autre fierté: avec Lorenzo Malaguerra, directeur du Crochetan, à Monthey, il a créé un pass culturel pour les adolescents jusqu’à 20 ans. «La carte coûte 100 francs et les bénéficiaires peuvent aller voir toutes les expos, tous les spectacles et concerts dans 83 lieux en Valais. Notre spectateur record est une jeune fille qui, en un an, a accompli 57 sorties. Les cantons romands réfléchissent à développer un tel pass en 2018.»

On vous avait prévenus. L’homme qui a beaucoup étudié, mais n’a jamais terminé aucun diplôme «parce que c’était trop long» est un passionné, un impatient. Une heure avec lui et c’est une tvgv, train de vie à grande vitesse qui défile. Décoiffant.


Profil

10 avril 1981: Naissance à Sierre

2002-2004: Etudes en lettres à l’université de Fribourg (langue et littérature russe)

2007: Direction du Petithéâtre de Sion avec José Manuel Ruiz

2009-2011: développement du pass 20 ans 100 francs Valais

2013-2015: Etudes en gestion culturelle à l’UNIL

Depuis 2015: Développement d’un projet d’intégration de migrants au Petithéâtre de Sion

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