Les hommages pleuvent en rafales ces derniers mois et viennent essentiellement des figures les plus vénérées de l’indie folk d’aujourd’hui. De Bill Callahan par exemple, avec sa voix caverneuse et ses compositions aussi austères que sublimes. De Ryley Walker, nouveau génie échappé du jazz pour se rendre accessible au plus grand nombre. Kurt Vile, l’héritier officiel de Neil Young, est même parti en tournée avec lui voilà quelques mois. Puisse-t-il d’ailleurs s’en inspirer pour virer ses pantoufles sur scène et y trouver une contenance aussi épaisse qu’en studio.

Mais si tous ceux-là, et bien d’autres encore, ressentent le besoin de mentionner celui qui les a inspirés, c’est aussi parce que la référence en question est restée terriblement underground. L’immense Michael Chapman n’a jamais eu la reconnaissance publique et le succès qu’il aurait mérités. Est-ce trop tard, à 76 ans? Sans doute, même si le cas Sixto Rodriguez, sorti de la misère et de la solitude par le documentaire Sugarman, laisse espérer toutes les résurrections. Mais quand on voit la triste épave qu’est devenu le troubadour de Detroit, abîmé par le confort et les excès qui lui ont si longtemps fait défaut, mieux vaut peut-être que Michael Chapman reste encore un peu dans la confidentialité.

Echapper au déluge

Aidons-le malgré tout à en sortir un chouïa en contant sa merveilleuse aventure. Sans trop savoir où s’arrêtent les faits et où commence la légende… Michael Chapman le jure: il est devenu guitariste à cause de la pluie, en 1966, dans le comté de Cornouailles. «Je me suis précipité dans un pub pour échapper au déluge. Je me suis retrouvé à bricoler quelques notes et le gérant m’a proposé de rester tout l’été pour jouer live. J’ai raconté ça des milliers de fois, mais je jure que c’est vrai: s’il n’avait pas plu ce jour-là, je ne serai pas ici à vous parler», assurait-il au site spécialisé npr.org début mars. Sa discrétion découle également plus d’un choix de vie que d’une malédiction.

«Je suis un gars du Yorkshire, je ne gaspille pas l’argent.»

Il a d’abord enseigné l’art et la photographie, pour ouvrir sa discographie à seulement 28 ans («Rainmaker», 1969). N’a jamais voulu s’installer à Londres, avec cette justification très terre à terre: «Je suis un gars du Yorkshire, je ne gaspille pas l’argent.» A même décidé de s’installer dans une ferme totalement perdue à l’extrême nord du pays, le meilleur moyen de ne pas se faire repérer. Ses occupations? «La musique, les livres, et couper du bois.» Le destin fera le reste: après la traversée des années 1970 dans un relatif anonymat, une attaque cardiaque quasi fatale dans les années 1980 le plongera dans un oubli total.

Il en est ressorti récemment quand les magazines spécialisés outre-Manche ont exhumé son chef-d’œuvre de 1970, au titre pour le coup prophétique, le trésor caché Fully Qualified Survivor, qui s’écoute aujourd’hui sans avoir pris la moindre ride. Quarante-sept ans plus tard, Michael Chapman a gardé sa voix pleine de vécu, qu’on devine généreuse derrière des vagues d’illusions perdues. Mais c’est surtout le son de sa guitare qui le singularise.

Syntaxe blues

Sa maison de disques le présente comme celui qui a su, avec notamment Davey Graham et Richard Thompson, «importer l’ambiance et la syntaxe du blues dans un contexte britannique, dans un esprit de réinvention et de déconstruction plus que d’imitation». Une tirade qui peut paraître un brin pompeuse, mais qu’on aurait bien aimé trouver nous-même tant elle sonne juste à l’arrivée. Chapman insiste, lui, davantage sur l’imagerie du blues: des idées vastes comme le monde avec très peu de mots.

Je ne chante jamais à la lumière du jour, et jamais quand je suis sobre. Parce que je n’ai jamais vraiment eu confiance dans ma voix. Mais là, j’aime bien.

Son nouvel album, «50», mélange quelques beautés empruntées à sa première partie de carrière avec de toutes nouvelles chansons. Absolument rien qui sente le renfermé. Le tout a été produit par la référence américaine Steve Gunn. Un grand historien de son art, qui a ainsi adoubé son aîné: «Il y avait déjà ce son, que je n’avais entendu nulle part auparavant. Sur 50, j’ai vraiment voulu saisir la voix de Michael et la personne qu’il est devenu aujourd’hui.» Il l’a sorti de sa zone de confort, en l’obligeant par exemple à chanter le matin plutôt qu’au début de la nuit. Une initiative validée par le maître: «Je ne chante jamais à la lumière du jour, et jamais quand je suis sobre. Parce que je n’ai jamais vraiment eu confiance dans ma voix. Mais là, j’aime bien. Ma voix est vieille et abîmée, un peu comme moi…»

Dans son apocalyptique «Sometimes You Just Drive», le deuxième extrait de «50», il dit: «J’ai envoyé une prière au Seigneur, et j’attends toujours ma récompense.» Elle est venue, finalement. Tardive, mais réelle. Michael Chapman est définitivement une légende.


Michael Chapman, «50» (Paradise of Bachelors). En concert le 14 avril à Lausanne, Le Bourg, avec Steve Gunn.