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Michael Cimino
© DR

Cinéma

Michael Cimino frappe à la Porte du Paradis

Il a signé deux chefs-d’œuvre inouïs: «Voyage au bout de l’enfer» et «La Porte du Paradis» qui ont ébranlé l’Amérique. En veilleuse depuis vingt ans, le cinéaste gardait le feu sacré du 7e art.

Michael Cimino a étudié la peinture et l’architecture sur la côte Est avant de se tourner vers le cinéma et, l’an dernier encore, il se demandait pourquoi il avait quitté le département d’architecture, «où tout est posé et rationnel, pour le cinéma, cette foutue entreprise où il s’agit d’essayer de contrôler le chaos». Attiré «par les belles voitures et les belles femmes», il est parti pour la Californie. A Hollywood, il rédige les scénarios de Silent Running et Magnum Force. Il convainc Clint Eastwood de mettre lui-même en scène Le Canardeur, virée tragi-comique d’un vieux braqueur de banques (Eastwood) et d’un jeune chien fou (Jeff Bridges).

Suit un premier chef-d’œuvre, un marqueur générationnel: Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter), l’un des premiers films, avec Le Retour de Hal Ashby, à aborder les traumatismes de la guerre du Vietnam. Trois amis (DeNiro, John Savage, Christopher Walken), métallurgistes dans une petite ville de Pennsylvanie, partent au combat. Les chasseurs de daim débarquent en enfer. Aucun de reviendra indemne et il n’est pas sûr que chanter «God Bless America» leur rende jamais leur intégrité mentale. «Testament d’une génération flouée», cet âpre opéra ébranle l’Amérique par sa puissance visionnaire et son lyrisme morbide. Et rafle cinq oscars. Au faîte de la gloire, le cinéaste dispose de moyens colossaux pour réaliser son nouveau projet, La Porte du Paradis, quelque chose comme «Naissance d’une nation passé au filtre viscontien».

Western grandiose

A Locarno l’an dernier, avant de projeter Voyage au bout de l’enfer sur une Piazza détrempée par la pluie, Michael Cimino s’était signé au nom de la «sainte Trinité du cinéma»: Luchino Visconti, John Ford et Akira Kurosawa, trois créateurs qui avaient le sens de la démesure. Des artistes qui «partaient de la réalité» plutôt que de se baser sur d’autres films pour produire des «Xerox movies». Ainsi, en aucun cas Cimino n’aurait posé sa caméra à Monument Valley, le fief de John Ford. L’Ouest, le vrai, il l’avait trouvé dans le Montana, où il a tourné La Porte du Paradis.

Ce western grandiose animé de mouvements giratoires grisants se base sur la Guerre du comté de Johnson. En 1892, les éleveurs de bétail du Wyoming enrôlent des mercenaires pour liquider les immigrants qui essaient de se faire une petite place sur leur terre. Un shérif (Kris Kristofferson) tente de s’y opposer, mais il lui manque l’étincelle d’idéalisme. Détestée parce qu’elle met à mal le mythe américain de la terre promise, la fresque sublime se solde par un échec critique et public sans appel. Elle conduit le studio à la faillite et marque la fin du Nouvel Hollywood, cette parenthèse enchantée qui fit rimer cinéma d’auteur et grand spectacle. Le film est charcuté pour ne ressortir qu’en 2012 sous sa forme originelle agréée par le cinéaste. 

Passion inaltérée

Après une première traversée du désert, Michael Cimino revient en 1985 avec L’Année du Dragon, un polar d’une violence débridée situé dans Chinatown. Puis, rejeté par les studios, carbonisé peut-être par l’intensité des ses œuvres et les exigences de son génie, il réalise trois films sans panache dont il n’a pas rédigé les scénarios: Le Sicilien (1987), d’après un roman de Mario Puzo avec Christophe Lambert, La Maison des otages (1990), un remake du film de William Wyler, et The Sunchaser (1996) qui emmène un oncologue et un patient incurable vers un lieu sacré des Navajos. D’innombrables projets ont été évoqués, des rumeurs ont couru (un adaptation de La Condition humaine de Malraux), mais Cimino n’a plus jamais tourné.

Tragiquement incompris dans son pays, Michael Cimino dérange la bonne conscience américaine. «Lorsqu'est sorti Le Canardeur, on m’y traité d'homophobe. Au moment de Voyage au bout de l'enfer, on m'a décrit comme un fasciste de gauche. Avec La Porte du Paradis, j'étais un marxiste de gauche, et enfin un raciste avec L'Année du Dragon. Et ainsi de suite… Les gens ont d'une certaine manière besoin d'un label pour qualifier votre travail. Je ne sais pas pourquoi, ça me pèse, mais ils en ont besoin», méditait cet homme blessé dont la passion pour le cinéma, et l’art en général, restait inaltérée.

Emma Bovary et Tarantino

Gosse turbulent grandi parmi les mafieux et les tueurs à gages («Des gens pleins d’humour») de Long Island, Michael Cimino avait à ses débuts un air de famille avec Al Pacino - en plus joufflu. Des problèmes identitaires, un abus de chirurgie esthétique l’ont métamorphosé. Au fil des années, il était devenu une frêle créature sans âge ni sexe. Croisement entre le spectre de Michael Jackson et la momie de Nefertiti, le cinéaste avait toutefois conservé ses bottes de cow-boy et le feu sacré. Invité par le festival de Locarno pour une master class, il avait donné un show inoubliable.

Déambulant parmi le public, apostrophant les spectateurs, mêlant dans un même souffle Sam Peckinpah, Tarantino, Anna Karénine, Emma Bovary, Frank Lloyd Wright, Fellini, Antonioni, les peintres de la Renaissance, la mystique amérindienne, Gary Cooper, Pavarotti, Ayn Rand, vitupérant la technologie digitale qui désubstantialise le 7e art et la frilosité des studios obsédés par le gain, Michael Cimino avait mis le feu à la cinéphile.

Il disait avoir chez lui une chambre remplie de scénarios. Certes, les tremblements de terre californiens y avaient mis du désordre, mais on peut rêver qu’il en sorte un jour de nouvelles histoires extraordinaires. Avec «des chevaux au galop, des couples qui dansent et des montagnes», soit les trois meilleurs sujets pour la caméra selon John Ford - et son disciple, aujourd’hui disparu.


PROFIL

1939 Naissance à New York

1974 Le Canardeur, avec Clint Eastwood

1978 Voyage au bout de l’enfer, avec Robert DeNiro

1980  La Porte du Paradis, avec Kris Kristofferson

1985 L’Année du Dragon, avec Mickey Rourke

2016 Décès

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