roman

Michael Cunningham s’accorde un répit, se contentant de peindre un microcosme un peu frivole

L’écrivain new-yorkais, couronné d’un Pulitzer pour «Les Heures», change de registre de livre en livre, avec une seule obsession: soigner le style. Il explore ici l’univers de Soho, ses galeries d’art et ses lofts, et met en scène un couple vieillissant mais néanmoins branché, confronté soudain à l’apparition d’un être troublant aux allures de saint Sébastien

Genre: Roman
Qui ? Michael Cunningham
Titre: Crépuscule
Trad. de l’américain par Anne Damour
Chez qui ? Belfond, 310 p.

C e qui est bien avec Michael Cunningham, c’est qu’il ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Ayant horreur de se répéter, ce New-Yorkais couronné d’un Pulitzer change de registre de livre en livre, avec une seule obsession: soigner le style. Dans La Maison du bout du monde , il mettait en scène les rêves meurtris de la génération qui a grandi avec Woodstock et qui a perdu la plupart de ses illusions pendant les années Reagan. Dans Les Heures , il mêlait les destins de femmes submergées par la même mélancolie, et fascinées par le même livre – Mrs Dalloway de Virginia Woolf. Et avec Le Livre des jours , il construisait un éblouissant triptyque en superposant une chronique sociale à la Dickens, un thriller politique à la Don DeLillo et une embardée futuriste à la Philip K. Dick.

Crépuscule semble nettement moins ambitieux, avec un scénario beaucoup plus linéaire. Comme si, à 60 ans, Cunningham s’accordait un répit en se contentant de peindre un microcosme qui pourrait sortir d’une comédie frivole de Jay McInerney: les New-Yorkais friqués et privilégiés. Peter et Rebecca Harris sont mariés depuis vingt ans, ils passent pas mal de temps dans les soirées mondaines et ils vivent avec leurs deux chats dans un loft luxueux de Soho. Leur fille est partie s’installer à Boston – relations compliquées – et il ne leur reste qu’à s’investir à fond dans leur travail. Elle, l’espiègle Rebecca, en animant une revue culturelle qui, à l’occasion, parle de mode pour sacrifier à la branchitude. Quant à Peter, il tient une galerie d’art et vend à prix d’or des œuvres d’avant-garde, alors qu’il n’en pince que pour «les madones opalines de Bellini et les angelots sensuels de Michel-Ange». Lorsqu’on fait sa connaissance, il est en train de négocier avec une de ses collègues – Bette Rice, très fière d’avoir bu du Coca Light en compagnie de Rauschenberg – pour savoir s’il acceptera de s’occuper d’un certain Rupert Groff: ce jeune artiste dans le vent pèse déjà lourd (en dollars) et sculpte des urnes de métal qui, «de loin, ressemblent à des classiques postmodernes mais apparaissent de près recouvertes de blasphèmes, de messages politiques, d’instructions pour fabriquer des explosifs et de recettes pour bouffer du riche».

Tout ça est furieusement snobinard et c’est dans ce monde superficiel que se débat Peter, dont la belle assurance va être ébranlée lorsque le jeune frère homo de Rebecca viendra se réfugier pendant quelques semaines dans leur loft douillet. Surnommé Mizzy – «diminutif de Mistake, la Méprise» –, cet androgyne fantomatique ressemble tantôt à «un bronze de Rodin», tantôt à «l’un de ces Sébastien pâmés de la Renaissance» et, parce qu’il rappelle à Peter son propre frère, mort du sida, il ne cessera de le fasciner. Est-il secrètement amoureux de lui? Franchira-t-il le pas? Mizzy est-il pour lui l’incarnation d’un démon longtemps refoulé ou, au contraire, une sorte d’épiphanie de la beauté, un ange égaré dans le New York frelaté où vit le galeriste? C’est en tout cas un séisme qui se prépare, une crise intime qui illustre ces mots de Rilke, placés en exergue au début du roman: «Le beau n’est que le commencement du terrible.»

Face à Mizzy, le grand tentateur, Peter finira par se demander si son passé – et son mariage avec Rebecca – n’a pas «été que mensonge». Et il ajoute cet aparté: «Tu es le minuscule Icare de Bruegel, qui se noie dans un angle d’une vaste toile où des paysans sont occupés à labourer les champs.» Crépuscule raconte l’histoire de ce naufrage, avec une écriture qui puise de nombreuses métaphores dans la peinture. Trop, peut-être, jusqu’au procédé, jusqu’au cliché. Autre reproche: si Cunningham renoue avec son talent lorsqu’il brocarde le New York des privilèges, il tire trop sur la corde sentimentale et les confessions de son héros font parfois sourire, à cause de leur mièvrerie. Résultat: la moitié du roman est réussie mais l’autre sombre dans le mélo, loin de Pasolini et de son œuvre si sulfureuse.

Biblio

Michael Cunningham

1952, Naissance à Cincinnati dans l’Ohio.

Il vit aujourd’hui à New York.

1990A Home at the End of the World

La Maison du bout du monde

(Presse de la Renaissance, 1999)

1999 : The Hours,

Les Heures,

(Belfond, 2003)

Prix Pulitzer

PEN/Faulkner Award

1995 : Flesh and Blood,

De chair et de sang,

(Belfond, 2000)

2005 : Specimen Days,

Le Livre des jours

(Belfond, 2006)

2010 By Nightfall

Crépuscule

(Belfond 2012)

,

«Crépuscule»

p. 249

«La beauté est un alliage humain de grâce accidentelle, de destin funeste et d’espoir»
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