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Michaël Ferrier, une enfance tchadienne

Le romancier qui a grandi à N’Djamena signe avec «Scrabble» une perle de cette rentrée. Un texte qui vibre à la fois de bonheur et d’horreur

Au début, il y a une image. Dans ce livre qui allie photographies, documents et texte, cette image-là justement est invisible mais les mots la font voir mieux que si elle était là. Dans un jardin, deux garçons jouent au scrabble. Une femme les regarde, elle est étrangement vêtue d’un manteau et porte de bottes, alors que l’air semble vibrer d’«une chaleur de mitraille». Sur la table, des cachets blancs; dans le ciel, des vautours. Que se passe-t-il? C’est dans l’inquiétude que commence ce récit d’enfance en s’ouvrant sur sa fin. A N’Djamena, en février 1979, la guerre civile vient d’arriver. Dans quelques heures, ces enfants et leurs parents auront quitté le pays. Ils jouent entre les tirs, pour tromper la peur.

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Scrabble est écrit au présent, le passé n’est pas passé, il s’ouvre «comme une mangue», avec les odeurs, les sons, les couleurs, les goûts, le fleuve Chari, le vent et la poussière. C’est un récit lumineux et violent, le roman d’éducation par les bêtes et par les plantes d’un petit garçon de 11 ans. Au Tchad, il a appris que les façons de voir le monde et de le dire étaient différentes et toutes fascinantes. Plus tard, ce petit Français aux origines indiennes et mauriciennes ira vivre au Japon et il écrira romans et essais qui diront la diversité des cultures et leurs entrelacs.

Un boiteux élégant

Scrabble se développe en spirale à partir de la cour où tout s’organise: «jeu, travail, élevage, commerce, cuisine, vaisselle, séchage. Le soir, breuvages, commérages.» Un va-et-vient constant de gens, de bêtes, de cris, de langues, de tambours. C’est le royaume de l’enfant. Le monde y est à sa hauteur, il dialogue avec les insectes, les oiseaux, les chiens, les singes, le hargneux ratel, le coq. Un jour, il tuera celui-ci par accident, lunetteux maladroit, un peu autiste.

La guerre s’approchait mais nous ne le savions pas. Elle chemine toujours ainsi, à petits pas. C’est une louve qui a perdu ses petits et qui est prête à tout pour dévorer.

Extrait du livre, page 14 

A l’intersection de la cour et du monde se dresse la case du gardien, sombre, mystérieuse. Un jour, guidé par Saleh, il y pénètre: «C’est une révélation. Jusqu’à présent, je pensais que la case était une non-maison, une presque maison. Mais je découvre qu’elle est simplement une autre façon d’habiter le monde et qu’elle protège très efficacement de la chaleur, de la misère et du bruit.» Saleh est l’homme à vraiment tout faire, un boiteux élégant «en route vers la danse». Avec lui, le garçon apprend les pièges, les envoûtements et les sortilèges, le langage des arbres et des bêtes. Michaël Ferrier fait un portrait vibrant de celui qui lui a donné son nom africain, Toumaï, «espoir de vie».

D’ailleurs, tout vibre dans ce récit où la sensualité émane dans la répétition subtile des motifs et des vocables, dans «l’incandescence de la sensation». Elle se cristallise autour de la longue silhouette bleue d’une jeune fille, Amaboua, à jamais figure de l’amour. A partir de la case, l’univers s’élargit comme les mots sur le plateau du scrabble s’agrandissent et se modifient. L’enfant s’enhardit, quitte l’abri de la cour, s’aventure de plus en plus loin, «c’est ce qu’on appelle grandir».

Liberté stupéfiante

La maison est située à l’orée des quartiers populaires, entre la morgue et l’hôpital. Jouissant d’une liberté stupéfiante, surveillée discrètement par le grand frère, le garçon s’enivre aux mille tentations sonores, olfactives, visuelles, du marché. Il pénètre le Bololo, le quartier dit dangereux. Il est comme immunisé par une aura d’innocence.

Et c’est ainsi que j’appris que le monde est pluriel, dans le réseau enchevêtré des vocables du Tchad et de la langue française

Extrait, page 98

L’école est un autre terrain où assouvir son insatiable curiosité, une autre forme de savoir. Et puis, il y a les copains, Abdel, Youssouf, qui mènent déjà une double vie d’écoliers et de bergers. Ceux-là s’amusent de la modernité et clament «nos ancêtres les anacondas» en réponse à «cette étrange particularité qu’ont les Français de se croire plus universels que les autres».

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Le monde des adultes est à l’arrière-plan. Du père, on sait qu’il a choisi la carrière militaire pour échapper à la misère, qu’il a un humour ravageur et des colères à deux temps, riches en baffes. La mère est «la douceur même»; elle aime faire fleurir les bougainvilliers. Le grand frère est un «compagnon inversé». L’harmonie de ce monde vole en éclats le 11 février 1979, «le dernier jour de mon enfance». Lors d’un pique-nique au bord du fleuve, la famille croise les Touareg en armes, les bergers peuhls en partance. La guerre qui couvait ou faisait rage au nord atteint N’Djamena.

Cachés sous les lits

La vie désormais est rythmée par les tirs. Là aussi, ça vibre, mais dans le corps des hommes, dans celui des enfants qu’on cache sous les lits, qu’on enferme dans la maison. C’est la découverte de la violence et de la peur, quand le silence est encore plus menaçant que le bruit. Désobéissants parfois, les frères regardent par la fenêtre les hommes tomber, les femmes ramasser les morceaux. Les soldats sont très jeunes, à peine plus âgés qu’eux. Et une nuit, l’enfant sort. Il s’avance dans le Bololo, au milieu des flammes, des cadavres. Un gémissement l’appelle, c’est Youssouf, sur lequel son copain Abdel a tiré. Pourquoi? Jamais Toumaï ne le saura.

Avec un calme étrange, l’enfant rentre à la maison. Le lendemain, la famille part pour la France. «Je ne suis jamais sorti de mon enfance», écrit Michaël Ferrier. Il est resté dans cette spirale où il peut se replier quand il veut. Avec ses images en profond accord avec le récit, Scrabble s’inscrit parfaitement dans la belle collection Traits et Portraits qui a accueilli, entre autres, les souvenirs de Marie NDiaye, Jean-Christophe Bailly, Arthur H.


Récit
Michaël Ferrier
Scrabble
Mercure de France, coll. Traits et Portraits, 200 p.

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