CINEMA

Michael Haneke questionne la violence en images et extirpe le spectateur de son confort de voyeur

Pour ce mois de décembre, le Cinéma Spoutnik de Genève met le cap sur l'Autriche et permet en particulier de se confronter à «Funny Games», film-scandale de Cannes 1997

L'Autriche, pays des extrêmes? Face à la montée d'une extrême droite populiste derrière Jörg Haider, Michael Haneke propose un cinéma d'une rare lucidité. Cinéaste qui travaille pour la télévision depuis 1974, il s'est fait connaître à travers trois films, Le Septième continent, Benny's Video et 71 fragments d'une chronologie du hasard (1988-1994), sorte de «trilogie de la glaciation des sentiments». Dès lors, Haneke s'est imposé comme l'auteur le plus représentatif du «Mitteleuropa» en cette fin de siècle: celui qui parle le mieux de nos sociétés aseptisées, tentées par le repli sur soi, et le mal-être qu'elles génèrent.

«La question n'est pas de savoir ce qu'on a le droit de montrer, mais comment permettre au spectateur de comprendre ce qu'on lui montre». Le projet de Haneke ne saurait être plus clair. Qu'il remonte les fils convergents d'un fait divers sanglant dans 71 fragments d'une chronologie du hasard ou qu'il montre deux jeunes voyous terrorisant une famille en vacances dans Funny Games, le cinéaste place au centre de sa réflexion les questions de la mise en scène et de la place du spectateur. Comment montrer la violence sans complaisance, comment parvenir à susciter la réflexion sur son origine, ses conséquences et sa représentation? Dans les deux cas, la démonstration est plus convaincante que dans des films «grand public» comme Assassin(s) de Mathieu Kassovitz ou Natural Born Killers d'Oliver Stone.

71 fragments… met le doigt sur l'impuissance des médias à rendre toute la complexité d'un de ces actes de destruction gratuite (le jour de Noël, un jeune homme abat des inconnus dans une banque) qui agitent périodiquement la chronique. La fragmentation du récit passe autant par des moments «creux» que par d'autres qui mènent clairement à l'issue dramatique, les uns comme les autres formant un panorama comme on en a rarement vu sur «l'air serein de l'Occident». Plus discutable dans son sadisme exercé à l'encontre du spectateur, Funny Games éprouve – presque sans montrer de violence physique – quel degré d'horreur nous pouvons supporter/désirer depuis notre confortable situation de voyeurs. Haneke ne suggère cette fois aucun motif aux actes de ses deux voyous, préférant les donner comme des personnages théoriques, de pure fiction. Le film qui en résulte est passionnant, mais tellement inconfortable qu'il peut provoquer malgré toute son intelligence un réflexe de rejet.

Ces deux inédits s'accompagnent d'un programme de courts métrages expérimentaux signés Peter Kubelka, Martin Arnold et Kurt Kren, ainsi que d'un documentaire-enquête autour d'un acte de vandalisme commis sur des toiles du peintre Arnulf Rainer: Das Meiseterspiel de Lutz Dammbeck.

Jusqu'au 17 décembre, Cinéma Spoutnik, 11 r. de la Coulouvrenière, tél. 022/328 09 26

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