La disparition. Il y a quelques mois déjà, dans cette étrange conférence de presse où il annonçait un dernier tour de piste à Londres avant le « rideau final », Michael Jackson semblait embaumé dans sa propre légende d’homme-corps, d’homme-danse, d’homme-voix. Ultime paradoxe que cette vision d’un quinquagénaire sans âge, Dorian Gray au maquillage crépité, qui avait fait de son bassin, de ses semelles glissées, de ses bras désaxés, la matière première d’une oeuvre tour à tour parfaitement conforme aux attentes du show-business international et subversive au dernier degré.

On a fait au fil des ans de Michael Jackson la marionnette des désirs d’autrui. Celles de son père, Joseph Jackson, employé des aciéries de l’Indiana, qui lui mettait des coups de ceinture sur un nez trop gros chaque fois qu’il manquait un pas dans la ligne martiale des Jackson Five. Celles de Quincy Jones, producteur et ami de Miles Davis, de Count Basie et de Ray Charles, qui voyait surtout en lui - en Michael l’adolescent amoureux des chimpanzés et des boas - la toile vierge d’un dessein politique. Mettre dans les oreilles du monde un jeune Noir. Michael Jackson, derrière sa timidité pathologique et sa voix d’ange asexué, pourtant, décidait de tout.

Voilà ce qu’il restera de ce gamin qui se voyait comme un monstre. Une ligne que rien ne venait perturber. On réécoute beaucoup depuis cette nuit funèbre où son coeur a cédé, « Billie Jean », « Thriller », « Beat It », « Bad ». On se déhanche sans même le vouloir sur des morceaux qui ont 25 ans et que rien n’enterre. Le génie de la ligne de basse. De la guitare qui tue. La voix soufflée, criée, râclée, grognements, grimaces. Et gestes imparables d’une pop music fomentée comme une mathématique du groove. On oublie les textes. La permanence des thèmes. A 24 ans, Michael apparaît dans un clip comme un zombie; il menace, tempête, anticipe déjà l’effroi qu’il suscitera plus tard chez ceux qui suivent ses métamorphoses et ses procès.

Tout est là. Dans le texte de « Billie Jean ». Une femme, une fan, qui l’aime trop et décide de lui faire porter la responsabilité de sa maternité. « The kid is not my child », l’enfant n’est pas de moi, sur une mélodie de piste de danse, de fête funky. Les chansons de Michael Jackson, comme leur auteur, portent des masques. Il aura réussi cela. Plus Warhol qu’Elvis. Faire passer la violence du monde, l’agression permanente, la haine de soi, le sexe tragique, un goût acide pour l’enfance, dans des chansons sur lesquels chacun a dansé pour oublier. C’est le mérite de la pop, s’il en est un. Vendre au plus grand nombre l’intimité brutale, inadmissible parfois, d’un créateur.

Alors, oui, les scandales ressortiront du placard hanté où Michael les avait rangés. On reparlera de l’abus de drogues. De la pédophilie. Du martyr qu’il faisait subir à sa peau, le refus de la négritude au moment où Obama la chante. Michael Jackson, à bien des égards, restera ce Loup-Garou de l’Amérique du spectacle, de la finance et de l’artifice. Après avoir été l’artiste le plus riche de la planète, il ne laisse que des dettes. Après avoir inventé une danse mutine, libératrice et millimétrée, il était devenu cet épouvantail ankylosé qu’on voyait ressurgir en bas de pyjama dans les couloirs des tribunaux. Après avoir fait de la sensualité la plus explicite son expression prioritaire, il choisissait de devenir père sans consommer.

Mais on fait le pari, malgré tout, que Michael Jackson laisse une vie et oeuvre assez complexe, étrange et stimulante pour expliquer mieux que n’importe quelle autre les dérives et les triomphes du demi-siècle qu’il a enchanté.