John Landis, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, David Lynch, David Fincher l’ont filmé. Les plus grands à son service. Pliés à lui. Produits par lui. Jamais le contraire. Qu’importe qu’il fût mauvais acteur, Michael Jackson dépassait trop la mesure du star-system pour jouer autre chose que lui-même. Un drame de plus pour le grand enfant qui, jusqu’au «The End» de jeudi, se repassait en boucle E.T. de Steven Spielberg et tous les Disney.

Il a donc créé sa propre cinématographie: des vidéoclips reproduisant, durant un quart de siècle, la dégénérescence d’une incarnation de l’idéal disneyen, la tragédie d’un Dorian Gray qui ne pouvait pas démêler son être de son image. Des clips à valeur publicitaire – sans eux, ses disques n’auraient sans doute jamais remporté un tel succès –, mais dont la cohérence et l’ampleur égalent, collés bout à bout, les films les plus passionnants, et dérangeants.

Et il s’y est pris tôt. En 1980 déjà, il accompagne «Can You Feel It», de l’album Triumph, d’une vidéo imaginée par lui-même et qui s’inspire de Rencontres du troisième type, le succès tout récent de Steven Spielberg. Extraterrestre et déjà intouchable, il vient d’avoir 20 ans. Mais ce sont évidemment les films qui accompagnent la sortie de l’album Thriller, dès la fin 1982, qui donnent la vraie mesure de son ambition, tout en lançant les premiers clips dits narratifs. «Billie Jean», réalisé par Steve Barron, puis «Beat it», signé Bob Giraldi, installent le personnage: un être fantomatique, chétif sous un uniforme multicolore, qui combat, d’un pas de danse, la méchanceté («Billie Jean») et la pauvreté («Beat it»).

D’emblée, la cinématographie Jackson décrit un être irréel et coupé du monde. Au point que son clip le plus célèbre, Thriller par John Landis, n’est pas seulement remarquable pour sa longueur (14 minutes) et son coût (un demi-million de dollars): il reste, avec le recul, la seule et unique occasion où Michael Jackson a tenté de se représenter, quelques minutes, en Américain moyen qui va au cinéma, qui flirte, tout fier et tout simple dans sa veste de College Boy. Jusqu’à ce dernier plan, où le chanteur-ado se tourne vers la caméra: il a rejoint le monde des ténèbres. Michael Jackson aura donc été des nôtres un petit quart d’heure seulement.

La suite confirmera ce divorce avec le monde des vivants, tout en reprenant, à l’envi, le motif d’un Jackson ricanant face caméra, souvent en plan moyen pour la gestuelle, souvent face à des ventilateurs contre lesquels il feint de se battre. Ainsi de Captain Eo, la boursouflure en relief réalisée par Francis Ford Coppola et uniquement diffusée dans les parcs Disney. Ainsi de Bad en 1987, de Martin Scorsese, qui devait déclarer, médusé: «Le studio, c’était Michael Jackson; c’est lui qui payait. Et il s’amusait tellement qu’il voulait que ça continue. Ça lui a coûté deux millions de dollars.» Ainsi du film publicitaire destiné à annoncer l’album Dangerous: non sans ironie, David Lynch imaginait un Michael christique dont le portrait sortait des flammes. Ainsi enfin de la plus belle séquence, sans doute, que laisse la cinémathèque Jackson: fin 1991, dans Black and White réalisé par John Landis, Michael Jackson, passé en trois minutes de la savane africaine au sommet de la Statue de la Liberté, s’efface pour laisser place à un visage asiatique qui se fond en un visage féminin et ainsi de suite jusqu’à celui d’une jeune Black. Idée magnifique: Jackson, ni Blanc ni Noir, ni homme ni femme, mutant et sans race véritable, accepte de se faire voler la vedette par ce qu’il a perdu: l’humanité.