Les cheveux clairsemés, comme suspendus, Michael Jarrell a l'air d'avoir une antenne ailleurs. Cette part de rêve, qui vire parfois au cauchemar, cette tension sourde qui émane de sa musique, cette sensation d'un monde échappant aux repères habituels reflètent un tempérament aux idées claires. Car derrière cet air vaguement confus qu'il affiche, comme s'il avait un wagon de retard, le compositeur genevois sait ce qu'il se veut.

La première de son opéra Galilée arrive à grands pas. Il n'a plus d'emprise sur cette «machine» dont il s'étonne des proportions gargantuesques. Depuis Noël, les répétitions s'enchaînent à un rythme cadencé au Grand Théâtre de Genève. A peine s'il a eu le temps de fignoler quelques passages, de mettre son grain de sel dans une production ponctuée d'éclats (le responsable des lumières a claqué la porte).

Le compositeur genevois a l'habitude, lui qui a déjà écrit deux ouvrages pour la scène. Cassandre (d'après un texte de Christa Wolf) avait fait beaucoup de bruit à sa création au Châtelet en 1994 et à sa reprise à la Comédie de Genève en 1996. La princesse troyenne était une diseuse, elle ne chantait pas. Or déjà à l'époque, ce poète porté aux odyssées les plus folles rêvait de mettre en musique La Vie de Galilée.

Son véhicule, la fameuse pièce de Brecht qui retrace les péripéties du savant italien mis sous la loupe de l'Inquisition, avait de quoi intimider. Michael Jarrell s'est emparé de ciseaux, il en a réduit la trame sans toucher à un seul mot. Son opéra, qui mobilise 28 solistes, un orchestre, des chœurs, avec le concours de l'électronique, ne tourne pas le dos au passé. C'est bel et bien sa plume, nourrie à l'avant-garde comme à la peinture et aux arts visuels, qui en a dessiné les contours.

Le Temps: Avez-vous cherché à vous dépasser dans cet opéra?

Michael Jarrell: Je suis incapable d'aborder un projet sans sentir un renouveau. Mais je ne cherche pas non plus à nier mon passé ou la tradition. A chaque fois, j'essaie de casser mes limites tout en sachant que je suis composé de ces limites. Tout artiste a une poétique. J'aime celle de Helmut Lachenmann. Mais vous aurez beau me faire porter ses habits, je ne serai jamais Lachenmann.

- Pourquoi avoir choisi ce texte de Brecht plutôt qu'un autre?

- Je ne suis pas un fanatique du théâtre de Brecht. Ce qui m'a plu en Galilée, c'est qu'il est un personnage complexe. Brecht en fait un être fragile, pétri de contradictions, contraint à abjurer contre son gré. Il traite Galilée comme un artiste, en proie au doute. Ses réflexions concernent presque davantage la posture de l'artiste que celle du scientifique. Il aborde la notion de progrès. Car le progrès a parfois des conséquences négatives. Il n'est pas toujours synonyme de gains et d'avantages.

- Avec le recul, pensez-vous avoir bien choisi le sujet?

- Pour moi, Galilée ne sera achevé qu'à la fin de la première. J'ai choisi une figure historique pour fixer un cadre accessible à tous. Contrairement à Cassandre, qui obéissait à une structure éclatée, j'ai respecté la chronologie du livret pour suivre la trajectoire d'un personnage. La fin, qui reflète la transformation d'un être rongé par l'usure, me touche par son ambiguïté.

- Comment avez-vous traduit musicalement cette transformation?

- Au début de l'opéra, Galilée donne une leçon au jeune Andrea. Il chante, alors que son disciple parle. A la fin de l'opéra, les rôles sont inversés. Galilée termine la dernière scène en parlant. Sa langue se décompose, il ne sait plus chanter, face à un disciple qui, lui, chante et veut mordre la vie à pleines dents.

- Avez-vous beaucoup retouché votre partition?

- Relativement peu. C'est difficile de faire des corrections dans ces grosses «machines». On arrive très vite aux répétitions à l'italienne (ndlr: la première répétition où l'orchestre est impliqué). Il faut cibler les priorités, les chanteurs ont tout appris et certains renâclent à changer leurs parties. A ce jour, il y a encore des petites choses qui traînent dans la partition...

- Quel est le rôle de l'orchestre?

- Ce n'est pas un simple faire-valoir pour les solistes. L'orchestre se bat parfois contre eux, il joue alors très fort et c'est à eux de trouver leur place. Cette manière d'écrire ressemble à celle d'un concerto, où l'instrument soliste doit confronter la masse orchestrale pour se faire entendre.

- Avez-vous un modèle parmi les artistes contemporains?

- Si j'avais été peintre - ce que j'aurai pu devenir -, j'aurais voulu être Giacometti. Son œuvre représente une osmose entre une recherche qui émane de la culture dont il est issu et une poétique qui n'appartient qu'à lui.

Galilée de Michael Jarrell, Grand Théâtre de Genève. Les 25, 27 et 31 janv. à 20h, les 2 et 4 fév. à 20h, le 29 janv. à 17h. Loc. 022/418 31 30.