Cinéma

Michael Moore contre Donald Trump, duel populiste

Quatorze ans après un film sur George W. Bush, Michael Moore s’attaque pour la deuxième fois à un président américain en fonction. «Fahrenheit 11/9» est un film redoutablement efficace, pour autant que l’on accepte qu’un documentaire puisse se faire blockbuster militant

Le 11 septembre 2001 (soit le 9/11 pour les Américains, qui placent le mois avant le jour), une attaque terroriste de grande envergure frappe les Etats-Unis. Les tours jumelles du World Trade Center, à New York, s’effondrent comme de vulgaires maquettes. Parmi les dommages collatéraux causés par cette tragédie, la réélection trois ans plus tard de George W. Bush, dont la cote de popularité était auparavant au plus bas.

Le 9 novembre 2016 (11/9), vers 2h30 du matin, l’Empire State Building, à New York, affiche le portrait géant du 45e président des Etats-Unis. Stupeur et incompréhension, hébétude et gueule de bois générale: il s’agit de Donald Trump. Cet homme d’affaires qui, à partir du moment où il s’est officiellement lancé dans la course aux primaires républicaines, était pourtant invariablement décrit comme un clown sans aucune chance d’être élu.

Incapable, mais dangereux

George W. Bush est un incapable, voire un imbécile. Voilà en gros la thèse que défendait Michael Moore dans Fahrenheit 9/11. Ce documentaire lui a valu en mai 2004 une Palme d’or à Cannes, mais n’a pas empêché le 43e président d’être élu pour un second mandat. Quatorze ans plus tard, le réalisateur américain s’attaque à Donald Trump avec Fahrenheit 11/9, dont la thèse est tout aussi simpliste: le successeur de Barack Obama est lui aussi un incapable. Mais à la différence des politiciens menteurs, il croit sincèrement ce qu’il avance. Il représente dès lors un véritable danger.

Parler de thèse, lorsqu’on analyse le cinéma de Moore, n’est pas anodin. Car là où le documentaire de création a le plus souvent pour vocation de montrer le monde dans toute sa complexité, en éclairant par exemple des réalités cachées, le natif de Flint, Michigan, travaille tout autrement. Il pose un postulat de départ puis s’évertue à démontrer qu’il a raison. Quitte à s’arranger avec la déontologie, parfois même avec les faits. Seul compte le résultat, c’est-à-dire l’impression laissée sur le spectateur. Michael Moore, polémique système, réalisé en 2007 par Rick Caine et Debbie Melnyk, décortiquait parfaitement sa méthode, tout comme Michael Moore – Une biographie, ouvrage publié deux ans plus tôt par Emily Schultz.

Défilé de prévenus

Fahrenheit 11/9 est donc le deuxième film sur un président en fonction de Moore, avant tout connu pour ses attaques contre le capitalisme (Roger et moi, The Big One, Capitalism: A Love Story), le marché des armes à feu (Bowling for Columbine) ou encore le système de santé américain (Sicko). Son pré-générique a l’esthétique d’un clip. On y voit l’archi-favorite Hillary Clinton en meeting à Philadelphie la veille des élections, sur scène aux côtés de Jay-Z et Beyoncé; on y entend George Clooney et des analystes politiques affirmer que Trump ne prendra jamais possession de la Maison-Blanche; on y découvre des femmes émues de pouvoir voter pour une des leurs, comme cette centenaire qui évoque le jour le plus important de sa vie.

Trump est populiste et démago. Dans un sens, Moore l’est tout autant

Puis patatras, d’une musique légère on passe à un requiem: au fil des dépouillements, la carte du troisième plus grand pays du monde passe du rouge démocrate au bleu républicain. «How the fuck did this happen?» questionne alors Moore, soulignant que lors de sa première apparition publique en tant que vainqueur, Donald Trump avait l’air triste, que son arrivée au Hilton Midtown Hotel, entouré de sa famille et de sa garde rapprochée, ressemblait à un défilé de prévenus.

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A partir de là, l’Américain y va, comme il sait si bien le faire, à la kalachnikov. Il n’est pas un documentariste neutre, mais un réalisateur engagé proposant un cinéma militant et volontiers manichéen. Ceux qui pensent comme lui sont les gentils, tous les autres sont les méchants, aucune discussion possible. Les gentils ont la parole, les méchants sont moqués. Et au final, la star d’un film de Michael Moore, c’est autant Michael Moore que son sujet. On sait à quel point il aime se mettre en scène lorsqu’il tente d’interviewer des personnalités auxquelles il veut poser des questions embarrassantes. Rick Caine et Debbie Melnyk avaient employé la même méthode dans leur film, provoquant son exaspération, ou comment l’arroseur ne supporte pas d’être arrosé.

Adolf et Donald

Michael Moore maîtrise parfaitement l’art du montage et de la narration. Les moments forts ne manquent pas, comme lorsqu’il prouve que Rick Snyder, gouverneur républicain de l’Etat du Michigan, a sciemment raccordé le réseau d’eau courante de Flint à une rivière polluée, provoquant une crise sanitaire sans précédent et touchant massivement les populations pauvres et afro-américaines. Une infirmière témoigne que lorsqu’elle a constaté des taux de plomb anormalement élevés dans le sang de jeunes enfants, on lui a demandé de les rabaisser au seuil autorisé.

Dans la dernière partie du film, Moore filme des groupements d’étudiants pro-démocrates. Il s’attarde sur Emma González, survivante il y a quelques mois de la fusillade de Parkland, devenue militante pour la régulation des armes à feu. Tout n’est pas perdu, il y a encore de l’espoir, même si celui-ci est souvent déçu. Et le réalisateur de démontrer qu’Obama n’était pas un si bon président que cela, et que lors des primaires démocrates, c’est Bernie Sanders qui aurait dû l’emporter. Et tant qu’à y aller à la kalachnikov, il va même jusqu’à caler un discours de Trump sur des images d’Hitler… Dans les séquences qui suivent, il donne habilement la parole à des universitaires et historiens, garants d’un propos construit là où il force le trait. L’un d’entre eux affirme qu’il y a encore du chemin à parcourir avant que les Etats-Unis ne deviennent une vraie démocratie.

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Trump est populiste et démago. Dans un sens, Moore l’est tout autant, lui qui n’a jamais craint de s’aventurer sur le terrain des fake news. Tout est bon pour servir son propos. C’est à la fois la force et la faiblesse de Fahrenheit 11/9, qui passe de la farce grossière (comment Trump s’est lancé en politique après avoir appris que son salaire pour l’émission The Apprentice était inférieur à celui de Gwen Stefani, coach de The Voice) à la tragédie édifiante (le drame sanitaire de Flint). Reste que sa démonstration est superbement efficace, pour autant que l’on prenne son film pour ce qu’il est, à savoir un blockbuster, et non un film d’auteur.


Fahrenheit 11/9, de Michael Moore (Etats-Unis, 2018), 2h08.

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