Pamphlet

Michael Moore sur les scènes de crise

Le trublion américain sort «Capitalism: a love story». Même casquette, mêmes raccourcis et même maestria narrative

Saviez-vous que Chesley B. Sullenberger III, le pilote héroïque d’US Airways qui a, en janvier dernier, sauvé 155 passagers en posant son A320 sur l’Hudson River, est ruiné? Son salaire a chuté de 40% ces dernières années et sa retraite a été supprimée. La plupart de ses collègues, payés au maximum 25 000 francs par an (oui, par an!), survivent grâce à des tickets-repas et multiplient les jobs d’appoint pour nouer les deux bouts, quitte à piloter en état de fatigue extrême.

Saviez-vous qu’aux Etats-Unis, les entreprises peuvent contracter des assurances vie sur le dos de leurs employés et que leur assureur fixe un taux de rentabilité annuel, autrement dit un taux de mortalité à atteindre? Un employé mort vaut davantage qu’un employé vivant, surtout quand le défunt est une jeune mère de famille. Et les proches de la victime, souvent ruinés par les obsèques, ne reçoivent pas un kopek de l’entreprise qui, elle, touche pourtant plusieurs centaines, parfois des millions de dollars. Ce type d’assurance très particulier, sur lequel les employés n’ont pas leur mot à dire, s’appelle cyniquement le dead peasant insurance, «l’assurance du paysan mort». Entérinées par le Congrès qui en a autorisé la création, ces COLI (corporate-owned life insurance) n’ont pas été très médiatisées aux Etats-Unis, alors qu’elles atteignent sans doute un comble dans l’odieux, à la mesure des abus sans limites du système capitaliste américain.

La dénonciation de ces dérives inquiétantes, ainsi que les connivences entre le gouvernement et les corporates sont le sel de Capitalism: a love story. E t, n’en déplaise à certaines multinationales citées par le trublion Michael Moore (dont certaines bien connues: UBS, Nestlé, etc.), ce n’est pas le seul attrait de ce film au titre évidemment antiphrase, rien moins que l’un des meilleurs de son auteur.

Une mauvaise foi persistante, qui finit par confiner à l’imbécillité, voudrait qu’il faille rejeter Michael Moore sous prétexte que ses documentaires sont tendancieux, populistes et coupables de manipulation des images, des sons et surtout des informations. Certes, ses films sont tout cela et pire encore.

Vingt ans après Roger et moi, qui l’a rendu célèbre, et cinq ans après Fahrenheit 9/11, fronde anti-Bush qui lui a valu la Palme d’or, il y a quelque chose de pathétique à voir le multimillionnaire Moore perpétuer ses séquences de provocation à la petite semaine: ici demandant, candide, à une élue très empruntée où est passé l’argent de ses compatriotes, c’est-à-dire ces centaines de milliards injectés par Washington dans les banques en péril; là ridiculisant un ancien de Lehman Brothers en lui demandant d’expliquer ce que sont les fameux «derivatives» (produits dérivés) qui, entre autres malices du système, ont précipité Wall Street dans l’abîme; ailleurs encore entourant le bâtiment de la bourse de New York avec l’un de ces rubans que la police utilise pour circonscrire une scène de crime. C’est trop. Ce personnage d’Américain moyen, casquette vissée sur une tonsure à la propreté approximative, vêtements trop larges et froissés, a fait le succès de son auteur. Il a aussi fait son temps.

Pour autant, car il faut sans doute le dire et le redire une fois pour toutes: les films de Michael Moore ne sont pas des documentaires. Ils ne prétendent pas à une objectivité journalistique. Ce sont des pamphlets tragi-comiques. Et c’est à ce titre que Capitalism: a love story est l’un des ouvrages majeurs du cinéaste. Pas seulement parce qu’il a, depuis quelques films, conscience que son image lasse et se fait donc beaucoup moins présent à l’image. Pas seulement parce que les cas horrifiants qu’il déniche sont formidablement illustratifs d’un malaise bien réel et remettent le débat sur la place publique, via les multiplexes.

Mais aussi parce que Capitalism: a love story sonne comme un aveu de ses propres limites: ce film, qui se conclut sur un appel à la révolte, ne propose pas de solution miracle. Il ne prône ni le socialisme ni son synonyme américain (le communisme). Il demande, dans l’ombre de la figure providentielle de Barack Obama, que les élus réfléchissent à un système davantage centré autour de l’humain et soucieux de la démocratie. Devant l’ampleur des dégâts – et des documents qu’il avance, tel ce mémo interne de Citigroup, plan de vol de la politique interne de ce géant bancaire, livrant la prédiction d’un futur financier «plutonomique» dans lequel l’économie est simplement dirigée par le 1% de la population la plus riche –, le désarroi de Moore est tellement patent qu’il finit par s’en remettre à l’opinion de prêtres qui admettent que Jésus aurait désapprouvé.

Tout jeter avec l’eau du bain, c’est un peu court. Et c’est pourquoi, deux heures durant, Moore déploie toute sa maestria narrative pour remonter aux origines de la notion de capitalisme, entremêler son destin personnel et celui de son pays, autopsier un rêve devenu cauchemar, ou empiler, avec un art du montage consommé, un vieux film sur la chute de l’empire romain et des images de Bush et consorts.

Sa pertinence culmine lorsqu’il déterre des images jamais diffusées auparavant. Ce sont celles d’un Roosevelt malade, très affaibli, et qui, quelques mois avant sa mort, enregistra un message appelant à un deuxième «Bill of Rights» qui aurait changé la face des Etats-Unis: le président plaidait alors pour la création d’un système qui aurait défendu le droit de chaque citoyen à un toit, un emploi, une formation et une couverture santé.

«Je refuse de vivre dans un pays comme celui-là, conclut Michael Moore, mais je ne partirai pas.» La crise est aussi, pour le cinéaste, sa propre crise d’identité. Le cinéma n’y peut plus rien. Ses films, il le sait enfin, ne changeront pas le monde.

Capitalism: a love story, documentaire de Michael Moore (USA 2009). 2h06.

Une fois pour toutes, ses films ne sont pas des documentaires: ce sont des pamphlets tragi-comiques

Publicité