Michael Naumann est le premier ministre délégué à la culture dont se soit dotée la République fédérale depuis 1949. Sa nomination dans le cabinet du nouveau chancelier Gerhard Schröder a provoqué quelques remous auprès des Etats régionaux, les Länder. La culture est en effet un domaine qui leur est quasiment réservé. Les esprits se sont pourtant vite calmés. L'homme a fait preuve, dans sa nouvelle fonction, de beaucoup de pragmatisme et d'un sens aigu du consensus. Il tient cela de son expérience internationale: au début des années 80, il a été correspondant de l'hebdomadaire Die Zeit à Washington. En 1995, il a repris la responsabilité des éditions Metropolitan Books à New York alors qu'il dirigeait depuis 1985 la maison d'édition politique et littéraire Rowohlt.

Refroidi par certaines pratiques des gestionnaires de l'Etat, Michael Naumann en veut aux bureaucrates de Bruxelles qui ne le soutiennent pas dans sa bataille pour le prix unique du livre. Il n'est pas protectionniste – il ne défend pas, par exemple, l'extension de l'enseignement de l'allemand à l'étranger – mais a fait de ce combat autour du livre une de ses priorités. Il a qualifié dernièrement Bonn de «capitale des intérêts» et remarque que Berlin ne sera pas, de ce point de vue, très différent. Avec la réunification allemande, le nombre d'institutions culturelles a quasiment doublé dans la nouvelle capitale. Avec des budgets qui ont tendance à être réduits, les responsables culturels à Berlin ne cessent de se plaindre. Michael Naumann n'aime pas ce qu'il appelle une mentalité de subventionnés.

Le Temps: Le débat autour de la construction d'un mémorial de l'Holocauste à Berlin dure depuis plus d'une décennie. Où en est le projet aujourd'hui?

Michael Naumann: Il y aura encore une audition devant la commission culturelle du Bundestag (la chambre basse du parlement allemand) le 20 avril. Ensuite, les députés devront voter, vraisemblablement au mois de mai. Toutes les nouvelles propositions viennent trop tard. Les députés sont d'avis qu'il ne serait pas bon de rouvrir le débat. Il s'agit aujourd'hui de décider entre les projets qui ont déjà été présentés.

– Quels projets seront soumis au parlement?

– La deuxième version de l'architecte Peter Eisenman (ndlr: champ de 2700 stèles au lieu des 4500 prévus à l'origine) ainsi que la troisième version qui prévoit, à côté du monument, une maison de la mémoire avec des centres de recherche scientifiques, une bibliothèque et des surfaces d'exposition. Si un tel musée est érigé, je pense qu'il attirerait quelque 1,5 million de visiteurs chaque année, chiffre dont ne peuvent que rêver les autres musées qui abordent cette même problématique.

– Rien ne semble fait pourtant pour attirer les visiteurs sur ces autres sites. Les camps de concentration donnent l'impression d'être délaissés.

– Quelques camps, principalement sur le territoire de l'ancienne Allemagne de l'Est, sont effectivement en mauvais état, d'autres sont très bien tenus. Cela tient à l'engagement des états régionaux et des directeurs de musée. Si vous allez à Bergen-Belsen ou Buchenwald, vous constaterez que les sites de commémoration sont bien adaptés à leur fonction. Si vous vous rendez à Sachsenhausen près de Berlin, vous constaterez en revanche que le message a été modelé par l'occupant. On y donne l'impression que les communistes ont été les seuls à avoir été torturés et assassinés. Les monuments érigés n'ont ainsi rien à voir avec l'histoire et pendant ces 10 dernières années, rien n'a été entrepris. L'Etat fédéral désire aujourd'hui mettre plus de moyens à disposition.

– Berlin devient cette année capitale de l'Allemagne. Pensez-vous qu'elle pourra rivaliser avec Londres et Paris?

– Je ne crois pas que l'on puisse parler d'une concurrence entre les villes. La spécificité de Berlin réside dans son rôle de passerelle entre l'Europe de l'Est et l'Europe continentale. A Berlin vivent aujourd'hui de nombreux artistes de l'Est. Dans les rues, on entend à nouveau parler le russe.

– La création de votre ministère a provoqué des réactions très sensibles. Comment est-ce que se joue la répartition des tâches entre l'Etat fédéral et les Länder?

– Le système dépend des moyens alloués par la commission du budget. Les moyens dont je dispose font pâle figure par rapport à ceux des Länder. Ceux-ci dépensent chaque année pour la culture quelque 15 milliards de DM, alors que mon ministère dispose au mieux de 1,9 milliard.

– Vous qui avez été influencé par votre expérience américaine, qu'avez-vous contre un marché du livre libéralisé tel qu'on le connaît aux USA?

– La concentration du marché du livre a contribué à ce qu'environ 80% de toutes les librairies indépendantes des Etats-Unis ont fermé leurs portes. Il existe aujourd'hui trois chaînes qui contrôlent le marché du livre qui, pour pouvoir survivre, doivent vendre des best-sellers en masse. Le prix unique du livre, tel qu'on le connaît en Allemagne, ne relève pas du protectionnisme. Il s'agit d'un accord entre partenaires de la branche pour le maintien de règles de concurrence qui, depuis plus de 100 ans, contribue à la diversité culturelle du marché du livre. En Angleterre, où le prix unique du livre a été suspendu sous Margaret Thatcher, les prix ont augmenté et les maisons d'édition anglaises ont été reprises par des éditeurs allemands, hollandais et américains.

– Dans le domaine du film, soutenez-vous le projet de quotas?

– Je ne crois pas à une telle réglementation. Je suis favorable à une Europe qui ferait tout pour ouvrir les frontières à ses propres productions. 80% des films que l'on regarde ici viennent des Etats-Unis. Dans le respect des lois de la concurrence, il faut créer en Europe des conditions qui permettent le développement de meilleurs modèles de financement et de marketing.

Propos recueillis par André Vallana

Dans le cadre du Salon du livre de Genève, du 14 au 18 avril, un débat sera organisé par «Le Temps» autour du prix unique du livre. Samedi 17, à 18 heures.