Genre: roman
Qui ? Michael Ondaatje
Titre: La Table des autres
Traduit de l’anglais par Michel Lederer
Chez qui ? L’Olivier, 265 p.

L’œuvre de Michael Ondaatje est une sorte de paquebot transatlantique qui sillonne les eaux de la World Fiction en emportant dans ses soutes tous les rêves – mais aussi les désillusions – de ces migrateurs qui, au XXe siècle, ont suivi les vents de la diaspora pour se réinventer une patrie sous de lointaines latitudes. Né au Sri Lanka en 1943 dans un clan passablement excentrique – lire Un Air de famille –, Ondaatje a dû quitter à 11 ans cette île qui avait enchanté son enfance et il a passé son adolescence en Angleterre, des rivages qu’il abandonna à la fin de ses études pour aller jeter l’ancre au Canada, pays dont il a adopté la nationalité au mitan des années 1960. Il était alors un jeune poète et il n’allait pas tarder à se frotter au roman avant de décrocher le Booker Prize en 1992 grâce à l’éblouissant Patient anglais , histoire de quatre vagabonds réunis par la fatalité dans un palais italien en ruines, alors que la Seconde Guerre mondiale s’achève dans un fracas d’apocalypse. Puis Ondaatje a signé une autre fresque magistrale couronnée en France par le Prix Médicis étranger en 2000: Le Fantôme d’Anil , situé cette fois au Sri Lanka, au moment où se déchiraient Tamouls, Cinghalais et troupes gouvernementales – aux carnages qui ont dévasté son île natale, le romancier opposait la sagesse immémoriale de l’art, en mêlant questionnement métaphysique et réquisitoire politique.

Avec La Table des autres , Ondaatje nous offre une sorte d’interlude faussement autobiographique, sur le thème du mentir-vrai. Le voyage qu’il y raconte est le même que celui qu’il a accompli lorsqu’il fut arraché de Colombo – la capitale de l’ex-Ceylan – en 1954, à l’âge de 11 ans. Pendant trois semaines, il écuma les flots sur un navire dont il ne connaissait pas les passagers, afin de rejoindre sa mère qui s’était installée à Londres à la suite de son divorce. «Quand j’ai évoqué ce périple devant mes enfants, explique Ondaatje, ils ont été stupéfaits d’apprendre qu’un jeune garçon avait pu être envoyé sur un bateau pour une traversée de vingt et un jours sans ses parents. Je me suis donc inspiré de leur réaction et de leur frayeur pour imaginer une aventure où tout pourrait se produire, où le personnage serait exposé au danger, à la découverte, à une sorte d’éducation.» Le romancier ajoute que, de cette fameuse traversée, il n’a gardé «pratiquement aucun souvenir»: La Table des autres est donc bien «une œuvre de pure fiction, depuis le commandant, l’équipage et tous les passagers du bateau jusqu’au narrateur». Et si ce narrateur se prénomme Michael, «ce n’est qu’un leurre destiné à rendre tout le reste crédible», poursuit malicieusement Ondaatje.

Nous voici donc sur le pont de l’ Oronsay en compagnie de ce Michael, petit frère de Sindbad dont les aventures maritimes seront l’occasion, pour Ondaatje, d’inventer une galerie de personnages assez fantasques et mystérieux, des êtres embarqués sur le navire pour différentes raisons – qu’ils soient de simples passagers, des membres de l’équipage, des aventuriers rocambolesques, des fuyards ou des exilés en route vers l’eldorado d’une Europe mythique. Parmi eux, Asuntha, une jeune fille atteinte de surdité dont nous découvrirons peu à peu les secrets. Sir Hector, un milliardaire qui mourra de la rage au cœur des océans. Le professeur Fonseka, un nostalgique de l’Ancien Empire embastillé derrière ses livres. Larry Daniels, un botaniste farfelu qui fait pousser des plantes vénéneuses dans les cales de l’ Oronsay . Miss Lasqueti, une belle endormie qui se pavane sur un transat en se donnant des allures d’espionne. Ou cette vaporeuse Australienne qui sillonne sans arrêt le pont avec ses patins à roulettes. Ou, encore, ce gentleman cambrioleur déguisé en baron, qui affole les élégantes des premières classes.

Entre Colombo et Aden, Marseille et l’Angleterre, ces personnages se retrouveront chaque jour autour de «la table des autres», celle où Michael ne cessera d’observer les adultes au fil d’une confession qui ressemble à un roman d’apprentissage. «Le statut de notre table sur l’ Oronsay demeurait inférieur, dit-il, alors que ceux de la table du commandant n’arrêtaient pas de porter des toasts à l’importance des uns et des autres. C’est la petite leçon que j’ai apprise au cours de la traversée: ce qui est intéressant et important se déroule surtout en secret, dans des endroits où ne réside pas le pouvoir. Rien qui ait beaucoup de valeur durable n’arrive jamais à la grande table.»

Mais le récit d’Ondaatje est également l’histoire d’une amitié entre Michael et deux jeunes moussaillons – le tendre Ramadhin et Cassius le rebelle – avec lesquels il explorera le bateau de fond en comble, jusqu’à la ténébreuse salle des turbines, une antichambre des enfers où est enfermé un énigmatique prisonnier… D’une anecdote à l’autre, Ondaatje fait de l’ Oronsay un véritable théâtre – un condensé d’humanité – et l’on comprend peu à peu pourquoi son narrateur pourra «se réinventer au sein de cet univers apparemment imaginaire». Son voyage est tout à la fois un adieu au pays natal, une allégorie à l’usage des migrateurs et une cérémonie initiatique au bout de laquelle il entrera de plain-pied – et trop brutalement – dans le monde des adultes: cette froide Angleterre où l’attend sa mère et où naîtra sa vocation d’écrivain. Un écrivain virtuose, capable de transformer une traversée dont il a tout oublié en une flamboyante odyssée, sous le signe de Jules Verne et de Joseph Conrad.

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Michael Ondaatje

Interview dans «Le Figaro Madame»

«Je ne me rappelle rien de cette traversée.Bon, je me souviens juste d’avoir jouéà des jeux. Je ne sais même pas si j’avaisdes amis sur le bateau»