Visages de Montreux (5/5)

Michaela Maiterth, blouson noir et cœur bleu au Jazz

Elle est, depuis presque toujours, la programmatrice phare du festival. Elle aime le rock qui hurle, les risques pris et l’odeur de la nuit

Cette semaine, «Le Temps» est parti à la rencontre de celles et ceux qui travaillent dans l'ombre pour le Montreux Jazz Festival.

Episodes précédents:

Elle n’a pas encore mangé, il est 16h. On lui propose de traverser la route, jusqu’au restaurant du Palace qui est un musée à la gloire du Montreux Jazz – même le ketchup arbore la silhouette de Claude Nobs. Elle parle vite, plisse ses petits yeux quand elle glisse une vacherie, pense aux mille milliards de choses qu’il lui reste à faire puis les oublie, et se réjouit comme une enfant du concert du soir: «J’adore quand les gros camions arrivent. Le matériel du guitariste Slash vient enfin de débarquer. Ça va être ma soirée.» Quand il ne fait pas 40 degrés au soleil, Michaela Maiterth porte un blouson de cuir.

Se souvient-on toujours du moment où les choses se sont décidées? Elle, oui. C’était le début de l’automne 1969, au Casino de Montreux. Michaela avait 13 ans. Sa mère, fille d’industriels de la région berlinoise immigrée en pays de Vaud, l’avait laissée partir dans la nuit pour entendre des rockeurs. On sait exactement à quoi ressemblait ce concert, il en existe un enregistrement: Deep Purple Live in Montreux. Les Anglais y tricotent une reprise haletante, presque essoufflée, de Paint it Black des Rolling Stones. «J’ai été subjuguée par les mecs qui portaient les câbles sur la scène. A la maison, mon père ne savait rien brancher. Je me suis dit que je voulais apprendre cela.»

En réalité, quelques mois plus tôt, le père de Michaela Maiterth – un Transylvanien germanophone qui joue du violon tzigane, lance des chantiers d’immeuble dans l’Allemagne d’après-guerre et invite à la maison des gens rencontrés dans le train – est mort d’une crise cardiaque. Elle est fille unique, vit dans un pensionnat au bord du lac de Constance, passe sa vie avec des garçons qui écoutent Led Zeppelin, Black Sabbath et Cream: «J’ai eu la chance d’avoir une mère qui m’écrivait des mots d’excuse pour que j’aille écouter Jethro Tull à Winterthour ou Uriah Heep à Zurich.»

Claude Nobs m’a engueulée parce que je laissais passer un tas de Brésiliens sans ticket et qu’il fallait que j’arrête de me vautrer sur ma chaise…

Esprit irrationnel

Le téléphone de Michaela sonne. Elle vous regarde, avec l’air suppliant de celle qui ne veut pas interrompre la conversation mais qui n’a pas le choix. C’est Barrie Marshall, l’agent d’Elton John, ils se connaissent depuis quarante ans; longuement, ils débriefent ensemble le concert de samedi au stade de la Saussaz: «On n’a pas perdu la face, n’est-ce pas?» On se rend compte, aux silences et aux rires appuyés, de ce qui se jouait ce soir-là dans l’esprit de Michaela. «Sur le papier, c’était une folie. Monter une scène pour un soir, dans un stade vide. Si Claude Nobs ne nous avait pas transmis cet esprit irrationnel, on ne l’aurait même pas envisagé.»

C’est en 1976 qu’elle l’aperçoit pour la première fois. Elle est engagée comme bénévole au Jazz – elle vend des t-shirts et le bouquin du dixième anniversaire, elle tient aussi la porte avec un laxisme justifié par sa timidité: «Claude m’a engueulée parce que je laissais passer un tas de Brésiliens sans ticket et qu’il fallait que j’arrête de me vautrer sur ma chaise…» Michaela se souvient surtout du bar des musiciens, ce sas de décompression libertaire où les frères Brecker jouaient avec Pat Metheny, où David Bowie découvrait Stevie Ray Vaughan.

Lire aussi:  David Torreblanca, au service des spectateurs

Depuis lors, Michaela traque cela, le moment précis où une organisation huilée déborde en grâce. C’est à Paris qu’elle apprend son métier, en marge d’une licence de droit à Nanterre et d’une maîtrise en propriété intellectuelle à la Sorbonne. Elle se transforme sans s’en apercevoir en road manager, c’est-à-dire en nounou de luxe pour des jazzmen en tournée européenne. Un jour, sa patronne l’appelle pour aller chercher le pianiste Cecil Taylor à l’aéroport. Il porte une valise double, pleine de livres d’architecture et de biographies de héros américains. Elle passe la nuit avec lui, ses milliers de dollars de cachet en poche, à danser au Bilboquet de Saint-Germain-des-Prés.

«En 1989, Claude m’appelle. Il voulait que je devienne son assistante. Je savais que c’était un métier à risque. Il avait son caractère, pour dire les choses gentiment. Quelques années plus tôt, je n’aurais pas été prête. Mais là, je m’étais retrouvée plusieurs fois avec des musiciens américains furieux dans des pays que je ne connaissais pas et dont je ne parlais pas la langue. J’étais blindée.»

Elle arrive au moment où le métier s’informatise, où le sponsoring se professionnalise. Quincy Jones cosigne le programme: «Je n’ai jamais de ma vie été confrontée à une masse de travail supérieure à l’édition de 1991.» Le festival dure vingt jours parce que Sting insiste pour venir chanter avant l’ouverture, Miles Davis reprend la musique que Gil Evans avait arrangée pour lui, Quincy rameute des rappeurs, des Africains, des tas d’idées qu’il jette au vent et auxquelles Michaela doit donner forme.

Le temps des adieux

Au début, elle ne comprend pas Claude Nobs: «J’avais l’impression qu’il saccageait mon boulot avec des décisions farfelues. Et puis j’ai saisi que cette extravagance, c’était l’âme du festival. J’ai accepté que je vivais dans un dessin animé et tout s’est arrangé.» Avec les années, elle prend de plus en plus de place. Nobs perd un peu le fil des métamorphoses de l’industrie, il parle aux agents mastodontes mais moins aux nouveaux venus, ceux qui protègent les stars de demain. Michaela et lui se complètent, elle aime l’ombre, il raffole du soleil. En décembre 2012, ils mangent ensemble une dernière fois des huîtres au chalet de Caux.

«Quand Claude est tombé dans le coma, nous allions à tour de rôle aux soins intensifs pour lui faire entendre l’aboiement de ses chiens par téléphone. Je venais d’apprendre que Prince voulait jouer trois fois l’été suivant, je le lui ai annoncé, j’espérais une réaction.» Il meurt le 10 janvier 2013. La petite équipe se soude davantage encore autour du nouveau directeur, Mathieu Jaton. Michaela appelle les agents historiques, les Anglais surtout, pour les rassurer sur la pérennité de la manifestation mais plus encore de l’esprit.

Elle a fini son café. Jette un regard discret sur sa montre. «J’ai déjà atteint l’âge de la retraite. Je travaille sur un matériau contemporain. Je vois bien que je programme beaucoup d’artistes qui font leurs adieux. Je sens le moment venir où il faudra que je parte à mon tour.» Elle a déjà prévu une villégiature à Montevideo. On se dit que ça n’arrivera pas tout de suite. L’autre jour, certains l’ont vue porter des chaises jusqu’au Jazz Club, excitée à l’idée que tout restait artisanal malgré l’énormité de la machinerie. On se demande si, à la retraite, elle ne reprendra pas sa place de portière bénévole pour laisser les jeunes resquiller.

Publicité