Foutue histoire: je ne me souviens pas de ma première rencontre avec Michel Beretti. J'avais 16 ans ou peu s'en faut. En 1974, mes cousins - mes fameux cousins? - participaient à l'aventure du Théâtre Mobile, pour lequel Beretti écrivait Foutue histoire, «relation des faits accomplis par les révolutionnaires genevois de 1789 à 1795»... Je prenais Beretti (à moins que ce fût un autre compère d'alors?) pour une sorte de réfugié politique français: si les choses n'avaient pas si mal tourné, après Mai 68, il aurait été le ministre de la culture d'un gouvernement mao...

Je ne me souviens pas davantage des années de plomb italiennes, qui hantent (comme le spectre du XXe siècle viendrait hanter nos années de cristal et de transparence) l'écriture de Lever les yeux au ciel, enquête poétique de Michel Beretti et du metteur en scène Hervé Loichemol autour du cas Adriano Sofri. Je ne me souviens pas du commissaire Calabresi ni de la fenêtre de son bureau, d'où tomba fort malencontreusement, le 15 décembre 1969, un cheminot anarchiste... Je ne me souviens pas de Pino Pinelli, le cheminot, auquel songeait sans doute Sofri lorsqu'il levait les yeux au ciel, par-dessus le toit de la prison de Pise où il purgeait (avant que la maladie ne l'oblige à sortir) vingt-deux ans de prison pour avoir commandité l'assassinat vengeur du commissaire - trancha-t-on contre l'évidence des faits, sur la foi des affabulations d'un «repenti» qui vend aujourd'hui, avec profit, des crêpes.

Mais je n'ai pas oublié qu'en 1977, j'écrivis (trop tôt, me disait-on déjà) ma première critique de théâtre dans La Voix Ouvrière. Je me souviens que j'aimais les spectacles d'André Steiger et bientôt ceux d'Hervé Loichemol. Je me souviens qu'en 1979, Beretti écrivit dans la vo un texte intitulé Le Petit Théâtre de l'histoire. Texte suivi d'un autre, Du reste, qui commençait par ces mots: «Nous vivons tous des vies séparées.» Je me souviens d'avoir alors noté, trop vite, que Michel Beretti était un homme pressé, dispersant ses manuscrits et travaillant dans le train pour l'Opéra de Francfort. Je me souviens que dans ces années-là, je lisais aussi, trop tôt, les récits de Georges Bataille; Bernard Christoff m'en avait parlé au cycle d'orientation (heureuse époque). Je me souviens qu'en 1980, j'évoquais avec éloge Les Précieuses ridicules mises en scène par André Steiger au parc La Grange, dans la cour du futur théâtre d'été de l'Orangerie, avec un prologue de Michel Beretti.

«Le théâtre est vraiment le pouvoir exécutif de la littérature», écrivit Germaine de Staël. Il est aussi celui de la mémoire. Et je soutiens qu'en accueillant et coproduisant aujourd'hui - à l'Orangerie - Lever les yeux au ciel, puis Julie et quelques autres, fantaisie érotique autour de Georges Bataille, construite par le même Beretti et réalisée par André Steiger, je ne me contente pas d'être fidèle en amitié et en admiration. Je me souviens de l'avenir, car ce qui nous précéda (trop vite ou trop tôt) nous attend encore.