Portrait

Michel Blanc, des «Bronzés» à Shakespeare

Le comédien et réalisateur français incarne un truand du dimanche dans «Un petit boulot», comédie noire de Pascal Chaumeil qu’il a adaptée lui-même d’un roman de Iain Levison

Pour beaucoup, il restera à jamais le Jean-Claude Dusse des «Bronzés», ce dragueur raté qui espère que «sur un malentendu, ça peut marcher». Vu qu’il est affable et ne semble pas pratiquer la langue de bois, on demande alors à Michel Blanc s’il n’en a pas marre d’être souvent réduit aux comédies qu’il a interprétées et coscénarisées avec ses amis du Splendid. Des comédies certes cultes, mais lassantes à force d’être rediffusées encore et encore, alors qu’il a aussi tourné sous la direction de Roman Polanski, Peter Greenaway, Bertrand Tavernier, Claude Chabrol, Roberto Begnini ou encore Robert Altman.

«Cela me poserait un problème si je n’avais pas le reste, si on ne se souvenait que de cela, répond-il. Mais ce n’est pas le cas. A Paris, je me déplace en bus et en métro. Du coup les gens viennent me voir pour me dire qu’ils m’aiment bien. Et pas seulement dans «Les Bronzés», insistent-ils. Ça m’encourage énormément, ça me prouve que ça valait le coup de résister à la tentation de rentabiliser ce succès.» Il a en effet cette particularité, Michel Blanc, qu’il attire immédiatement la sympathie. On discute avec lui depuis quelques minutes seulement qu’on a déjà l’impression de le connaître.

Ce jour-là, dans un cinq étoiles lausannois, il reçoit les journalistes les uns après les autres pour évoquer «Un petit boulot», long métrage de Pascal Chaumeil, décédé peu après le tournage, qu’il a écrite lui-même d’après un roman de l’Ecossais Iain Levison, et dans lequel il interprète un mafieux à la petite semaine – un bookmaker demandant à un chômeur aux abois de liquider sa femme adultère en échange d’un joli chèque. Dès la lecture du roman, sur conseil d’un producteur, il a aimé son côté comédie noire, un genre qu’il n’avait encore jamais exploré dans la quinzaine de scénarios qu’il a signés depuis le milieu des années 70 et ses débuts au sein de la troupe du Splendid. Mais la dimension sociale du récit – on y parle aussi chômage et pauvreté – lui faisait peur. Ayant une bonne expérience du fonctionnement de la presse, il redoutait un titre moqueur du genre: «Michel Blanc se prend pour Ken Loach.» Il a donc dit non, avant de se raviser.

Amateur de littérature anglo-saxonne

On lui parle alors d’Alec Guiness et d’un film comme «Tueurs de dames» pour ce côté comédie noire, mais c’est plutôt l’influence des frères Coen qu’il revendique, tout en insistant bien sur le fait qu’il ne se prend pas pour eux. Le truand qu’il campe avec une jubilation, un type jovial qui sourit tout le temps mais est dans le même temps capable de tuer froidement, l’a également amené vers Bertrand Blier et Michel Audiard, dit-il. S’il y a en tous les cas une chose qui l’a motivé, c’est de s’approprier un personnage qu’il n’avait jamais incarné. Comme lorsqu’il s’était glissé il y a quelques années, dans le brillant thriller politique «L’Exercice de l’État», dans la peau d’un directeur de cabinet.

En 2002, le Français avait écrit et réalisé «Embrassez qui vous voudrez», d’après Jospeh Conolly. La littérature anglo-saxonne, avoue-t-il, il l’apprécie en tant que lecteur et source d’inspiration. A la fin des années 80, il était déjà tombé à la renverse à la découverte des «Vestiges du jour», roman qui ferait un film formidable, se dit-il alors. Il en parle aussitôt à son agent, qui lui explique que ça risquait d’être difficile puisque James Ivory était sur le coup. «Moi, je n’étais rien, j’avais juste réalisé «Marche à l’ombre". Mais après j’ai lu «Le bouddha de banlieue", d’Hanif Kureishi, qui suite à notre rencontre m’a donné l’idée à l’origine de «Mauvaise passe". Si j’aime les auteurs anglais, c’est parce qu’ils racontent des histoires très tenues, alors qu’en France la littérature lâche souvent le récit. Nous sommes de beaux parleurs, mais pas des pragmatiques comme les Anglais, qui lorsqu’ils écrivent un livre racontent vraiment une histoire. Bon, sauf James Joyce, que je n’aimerais d’ailleurs pas devoir adapter.»

Passionné, le comédien enchaîne sur Bernard Shaw et «Pygmalion», la manière dont en Grande-Bretagne les rangs sociaux sont définis par les accents. Un jour, il a voulu engager un jeune comédien anglais. Sa directrice de casting a refusé: il avait un accent working-class, impossible de le faire jouer un fils de bourgeois. En France – il cite Gabin, aussi crédible en ouvrier qu’en chef d’entreprise –, ce n’est pas le cas. Mais dans le même temps, on parle en France de plus en plus mal le français, regrette-t-il après avoir buté sur un accord. «Moi qui adore les dialogues, je peux vous dire que la langue française est quelque chose qui me sert beaucoup. La voir ainsi malmenée à cause de cet abruti de système économico-médiatique, ça me désole.»

Réciter le bottin

Tout en sirotant un single malt en droite provenance de l’île d’Islay vu les effluves tourbés qui s’échappent de son verre, Michel Blanc avoue se méfier des dialogues trop efficaces. Ce qui compte avant tout, c’est qu’un texte sonne juste, soit cohérent avec le personnage. Le comédien est intarissable, enchaîne sur la manière dont l’immense John Gielgud lui a donné un cours de théâtre shakespearien sur le plateau de «Prospero’s Book», de Greenaaway, et sur le précieux conseil de sa prof d’arts dramatiques Tsilla Chelton, qui l’a enjoint d’apprendre ses répliques comme s’il récitait le bottin, afin de pouvoir dans un second temps y mettre l’émotion demandée par le metteur en scène. «Bon, là il faut que j’écourte mes réponses, lâche-t-il alors que l’attaché de presse en charge de son planning approche. Or moi j’aime bien parler longtemps, et je continuerais bien…»

Il se lève, et tout en prenant congé explique encore avoir achevé l’écriture d’une suite d’«Embrassez qui vous voudrez», qu’il tournera uniquement si les mêmes acteurs sont partants. Ne jamais accepter un film sans avoir lu le scénario, c’est pour lui une règle. Ce qui lui inspire cette ultime anecdote: «Une fois, j’ai refusé un film à Blier, car je ne le sentais pas. Par contre, il m’est arrivé d’accepter de mauvais scénarios parce qu’il y avait des gens que je voulais absolument rencontrer. Récemment, j’ai fait une semi-bouse («Les recettes du bonheur», ndlr), même si ce n’est pas très gentil de le dire comme ça, dans laquelle je joue le rôle assez caricatural d’un maire de village. C’était un film hollywoodien sans grand intérêt produit par Spielberg et Oprah Winfrey, et j’ai dit oui car j’avais quelques scènes avec Helen Mirren. Je l’ai rencontrée, mais je n’ai pas été emballé.»


Profil

1952 Naissance à Courbevoie, en Ile-de-France.

1978-1979 «Les Bronzés» et «Les Bronzés font du ski», avec ses amis du Splendid.

1984 «Marche à l’ombre», première de quatre réalisations.

1986 Prix d’interprétation à Cannes pour «Tenue de soirée».

2012 César du meilleur second rôle pour «L’Exercice de l’Etat».

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