Genève, mardi 15 janvier. La ville paresse sous une couverture de neige. Grand sommeil hivernal? Pas pour Michel Bouquet, acteur génial et homme aux aguets. A 87 ans, le comédien a l’œil vif et la parole affûtée. Durant près de deux heures, ce matin ouaté, il va parler de son métier et de sa vie avec une stupéfiante acuité. La mort, il la laisse pour la soirée: au Bâtiment des forces motrices, mardi, Michel Bouquet a joué Le roi se meurt, de Ionesco, pour la 660e fois depuis 1994. Et donné à ce compte à rebours monarchique des élans d’enfant farceur. Le monstre sacré qui s’illustre ces jours dans Renoir au cinéma n’est ni solennel, ni pontifiant. Encore moins froid et calculateur comme certains de ses rôles sur grand écran. Mais curieux du mystère humain et admirateur des auteurs qui savent l’éclairer. «Depuis l’âge de 17 ans, je m’oublie au profit de la fiction et chaque jour est un émerveillement.» On le croit, car il incarne cette joie.

Le Temps: Michel Bouquet, comment cette aventure théâtrale longue de 70 ans a-t-elle débuté?

Michel Bouquet: Tout s’est passé pendant l’Occupation à Paris. Ma mère, modiste, avait une passion pour le théâtre. Beaucoup de gens, du reste, allaient au théâtre pour se distraire des tourments de l’Occupation. Le théâtre était un lieu de rassemblement, alors que les rassemblements étaient interdits. C’était un lieu où l’on parlait français, alors que les occupants parlaient l’allemand. Et c’était un lieu où l’on abordait des thèmes forts comme la liberté et l’engagement, alors que le gouvernement avait abdiqué. Comme mon père était prisonnier et que mes trois frères, aînés, avaient déjà quitté la maison, j’ai dû faire des petits métiers pour aider ma mère financièrement. J’ai été pâtissier, puis mécanicien-dentiste, mais je m’ennuyais terriblement. En 1943, ma mère m’a poussé à m’inscrire au Conservatoire et, depuis cet instant, je me suis mis au service de la fiction. Ensuite, j’ai rencontré des metteurs en scène et des réalisateurs formateurs, comme Jean Vilar, Claude Chabrol, François Truffaut. Mais j’insiste: depuis mes 17 ans, je me suis effacé au profit des rôles que j’interprète et des auteurs que je lis et relis.

– Pourtant, vous devez bien ­nourrir vos rôles, cultiver une personnalité pour l’insuffler à vos personnages?

– Ma personnalité? Elle m’échappe presque, elle ne m’appartient plus. J’ai créé six pièces d’Anouilh, plusieurs pièces de Pinter et de Beckett. Quand on a affaire à de tels auteurs, tout est dit, pas besoin d’en rajouter. Regardez L’Avare de Molière. J’ai joué ce rôle plusieurs fois à plusieurs époques avec plusieurs metteurs en scène différents. J’ai été chaque fois stupéfait de voir que, quels que soient les événements sociaux, le rôle épouse complètement le changement, conserve toute sa résonance autour du thème de l’angoisse de perdre, de la menace extérieure. Les auteurs morts se retournent très bien dans leur tombe!

– Sauf ceux qui sont enterrés plusieurs fois… Après avoir eu son heure de gloire dans les années 40 et 50, Jean Anouilh est peu joué aujourd’hui. La seule puissance d’écriture ne suffit pas?

– Que Jean Anouilh soit disgracié, c’est dommage pour nous, pas pour lui. Il reviendra, j’en suis sûr. Pour avoir travaillé ses textes pendant vingt ans, je sais qu’ils restent d’une pertinence rare. Ne serait-ce que pour le leitmotiv qui les sous-tend. Dans chacune de ses pièces, Anouilh montre comment les individus sont attachés à la tare qui les diminue, comment l’humain est fasciné par sa propre dégradation. Anouilh écrit un théâtre moral qui tire le lecteur vers le haut. Regardez Antigone, réécriture de la tragédie en 1944. La jeune fille incarnait une idée de la Résistance nécessaire à ce moment-là. Prenez aussi Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes écrit en 1956. C’est une critique de Robespierre, de la manière dont la médiocrité a pris le pouvoir sur ce qu’il y avait de meilleur en lui. N’a-t-on plus besoin de cette réflexion-là? Je ne crois pas.

– Vous défendez un théâtre moral. Vous pratiquez une forme d’ascèse qui consiste à lire et relire les pièces. Le profil monacal, c’est l a clé du bon comédien, celle que vous avez transmise à vos étudiants lorsque vous étiez professeur au Conservatoire de Paris?

(Rires) En tous les cas, j’ai commencé par leur dire que ce métier ne s’enseignait pas. Le seul conseil que je leur ai donné, c’est en effet de lire et relire les auteurs afin de creuser toujours plus profond dans les textes et de s’en imprégner. Pareil pour le corps. Un travail spécifiquement physique ne s’impose pas. Sur scène, il faut penser à la pensée, le corps suivra. C’est en creusant ainsi les textes que j’arrive à interpréter jusqu’à mille fois le même rôle. A chaque relecture, j’ai une nouvelle illumination! J’ai ainsi découvert que dans Tartuffe, Molière ne parle pas seulement d’un manipulateur. Dans Tartuffe, Molière parle de la France, de ses défauts et de ses qualités, ou plutôt du défaut de ses qualités. L’astuce qui confine à la malhonnêteté…

– A propos de la France, que pensez-vous de la décision de Gérard Depardieu de s’établir en Belgique pour échapper au fisc français?

– Je trouve ça très drôle. Depardieu est un merveilleux acteur, un formidable bouffon qui continue à exercer ce talent-là. Bien sûr, il crie «vive Poutine!» alors que Poutine n’est pas un exemple de moralité. Mais on ne peut pas empêcher les tyrans d’être des tyrans. On ne peut pas empêcher Staline d’avoir été Staline. Savez-vous que Staline a tué sa femme d’un coup de revolver lors d’un dîner uniquement parce qu’elle l’avait contredit? C’est un acte démesuré qu’il ne s’est jamais pardonné, sans pour autant jamais se le reprocher. De son point de vue, il y avait raison d’Etat. Mon rôle en tant que comédien n’est pas de juger les actes des autres, mais de m’interroger sur ce qui les motive. Tous les auteurs que j’aime, Bernhard, Beckett, Strindberg, Ionesco, Pinter et bien sûr Shakespeare, mettent en lumière cette dualité humaine, la tension permanente entre le bien et le mal, entre l’idéal et la réalité. Adossé à des auteurs, romanesques aussi comme Murakami ou Kertész, je considère l’humain comme un sujet d’observation.

– N’avez-vous jamais eu envie de vous engager politiquement?

– Non, jamais. En tant que comédien, je dois conserver toute ma liberté, ne jamais inféoder mon art à une quelconque opinion politique. Ma vocation, encore une fois, est de m’oublier pour être un autre. Mon avis de citoyen n’a aucune importance. Pour les personnages, j’applique un principe de bienveillance. Lorsque j’ai interprété François Mitterrand dans Le Promeneur du Champ-de-Mars, de Guédiguian, en 2004, je n’ai pas réfléchi à ce que Mitterrand avait fait, j’ai plutôt réfléchi à ce qu’il avait évité. J’ai été bienveillant, donc, mais sans adoration.

– Et pour Renoir, dont on peut voir ces jours votre interprétation sur les écrans romands?

– J’ai essayé de rendre son côté artisan-peintre. Je me suis basé sur un documentaire réalisé par Sacha Guitry à l’âge de 14 ans, quatre minutes où l’on voit le peintre au travail. Je l’ai regardé des dizaines de fois de sorte à m’«impressionner» de cette figure. Et j’ai beaucoup lu ce que Renoir a écrit lui-même sur son travail. Le fait qu’il vénérait Véronèse pour sa capacité à construire des tableaux alors que lui était piètre dans la construction, mais excellent dans le portrait d’enfants, de femmes. Sa manière de peindre les fleurs, surtout les pétales de fleur, est fascinante. Très peu de couleurs sur la palette, mais quelle efficacité! Tout cela a nourri mon personnage.

– A 87 ans, vous gardez une fraîcheur redoutable. Votre secret?

– Manger sainement, dormir beaucoup, écouter de la musique classique. Je n’aime pas sortir, je n’aime pas être distrait par l’extérieur. J’aime être distrait par l’intérieur. Je reçois des amis, artistes, médecins, politiciens, qui sont eux aussi habités par leur vocation et j’apprends beaucoup d’eux. Et puis, quand le théâtre et le cinéma me donnent congé comme c’est le cas pour les quatre prochains mois, je descends dans le Sud voir mes enfants. Avec Juliette Carré, mon épouse qui est aussi comédienne, nous avons deux enfants et quatre petits-enfants, dont certains se dirigent vers un métier de scène. Je suis un grand-père gâteau, dit-on, mais leur vie est leur vie. Jamais je ne dicterai à ma descendance ce qu’ils doivent en faire.

«Je n’ai jamais souhaité m’engager. Mon avis ne compte pas. Ma vocation est de m’effacer pour devenir un autre»