«Je vous confirme que Michel est parti cette nuit des suites d’une longue maladie.» Le message est venu d’une proche de Michel Le Bris. Le Français «est parti»: la formule sied parfaitement à son parcours, lui qui avait fondé à Saint-Malo le festival Etonnants Voyageurs, consacré à la littérature de voyage. «Fidèle à sa volonté et fort de son éternel enthousiasme, le festival vivra, car, comme Michel l’insufflait à chacun, nous sommes plus grands que nous!» ont écrit sur le site de la manifestation sa femme et sa fille.

Né le 1er février 1944 dans une famille très modeste à Plougasnou, en Bretagne, Michel Le Bris sort diplômé en 1967 d’une grande école de commerce. L’année suivante, il est happé par les événements de Mai 68. Directeur de La Cause du peuple en 1970, un journal de la gauche prolétarienne, il se retrouve huit mois en prison pour «délit d’opinion». Aux côtés de l’écrivain Jean-Paul Sartre, il sera en 1973 l’un des fondateurs du quotidien Libération.

Littérature de plein vent

Journaliste, producteur, éditeur, spécialiste de Robert Louis Stevenson et passionné par les pirates, Michel Le Bris a écrit de nombreux ouvrages. Mais sa grande œuvre restera le festival de littérature Etonnants Voyageurs, élargi ensuite à l’image. Ancré à Saint-Malo, ancienne cité corsaire bretonne, depuis sa création en 1990, le festival a vu défiler au gré de ses éditions des centaines d’écrivains du monde entier.

Portrait: Michel Le Bris, les étonnants voyages d’un corsaire de la littérature-monde

Promoteur du manifeste Pour une littérature-monde, Michel Le Bris a toujours prôné «une littérature de plein vent, une littérature voyageuse, aventureuse, ouverte sur le monde, soucieuse de le dire, appelant à soi tous les petits enfants de Stevenson et de Conrad de par le monde». Le tout en opposition pendant longtemps à un «certain milieu confiné» qui caractérisait à ses yeux les milieux littéraires parisiens. Passionné par Sherlock Holmes, il disait aussi avoir beaucoup appris en lisant Nicolas Bouvier: «Je l’avais découvert par hasard, chez un soldeur des bords de Seine, vers la fin des années 1960. Avec cette phrase qui m’avait ébloui au début du Poisson-Scorpion: «On croit faire un voyage, mais c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.»

Editions délocalisées

Pendant des années, sous la houlette de son fondateur, Etonnants Voyageurs a mis en pratique cette littérature voyageuse et exigeante. En parallèle à son ancrage breton, des éditions délocalisées du festival ont vu le jour, entre autres, à Bamako, Sarajevo, Haïfa, Brazzaville, Port-au-Prince et Missoula, dans le Montana, creuset des «nature writers» américains. Le festival, dont le nom puise son inspiration dans un poème de Charles Baudelaire, devait célébrer en 2020 ses 30 ans – une édition annulée en raison de la crise sanitaire.

En septembre 2017, Michel Le Bris était venu présenter à Morges, dans le cadre du Livre sur les quais, son monumental Kong, roman labyrinthique consacré au classique du cinéma fantastique et à ses deux coréalisateurs, Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack. Et dans lequel il rendait également hommage aux deux grandes figures féminines qui contribuèrent à la légende de King Kong, la scénariste Ruth Rose et l’actrice Fay Wray.

A lire: Son nom est «Kong», King Kong

En 2008, La Beauté du monde, dans lequel il retraçait le destin de Martin et Osa Johnson, un couple qui dans l’entre-deux-guerres quitta le New York des années folles pour le Kenya, avait été proche de lui valoir le Goncourt, finalement attribué à Atiq Rahimi pour Syngué Sabour – Pierre de patience.