Rencontre

Michel Le Bris, les étonnants voyages d’un corsaire de la littérature-monde

Le fondateur du festival Etonnants Voyageurs, qui se tient ce week-end à Saint Malo, se souvient de ses chers amis Suisses, Nicolas Bouvier et Ella Maillard

Michel Le Bris, les étonnants voyages d’un corsaire de la littérature-monde

C’était au début de mai, dans la dernière ligne droite pour la préparation de l’édition 2015 d’Etonnants Voyageurs, le festival qu’il fonda en 1990 et qui se tient ce week-end à Saint-Malo. Dans sa maison bretonne, à vingt kilomètres de Rennes, Michel Le Bris se raconte. En lumineux pirate des lettres

Genre: Festival
Qui ? Michel Le Bris
Titre: Etonnants Voyageurs.25 années d’une aventure littéraire
Chez qui ? Hoëbeke, 224 p.

Il faudrait d’abord dire que ce portrait lui doit tout. Ou presque. Si Michel Le Bris n’avait pas accepté, ce 6 mai, de patienter quatre heures en gare de Rennes pour attendre le TGV emprunté par l’auteur de ces lignes, stoppé par un accident sur un passage à niveau rural, la rencontre prévue n’aurait pas eu lieu.

On craignait un peu, d’ailleurs, la moue bougonne, l’énervement de l’aventurier littéraire aux semelles de vent contraint de se transformer en chauffeur puis de patienter entre deux médiocres sandwicheries, avec un aller-retour par le bureau rennais d’Etonnants Voyageurs. Peur du syndrome Ellroy, ou bien Crumley. L’écrivain génial qui vous foudroie du regard en s’énervant de devoir sans cesse répéter ce que ses tripes littéraires ont mis des années à ­accoucher. Erreur. Le fondateur et toujours animateur du festival Etonnants Voyageurs, qui se tient ce week-end à Saint-Malo (www.etonnants-voyageurs.com), est un mélange de corsaire et d’esthète, habité par ce romantisme rugueux si bien incarné par Robert Louis Stevenson (1850-1894), l’un de ses auteurs de prédilection, dont il publia l’intégrale des récits et romans chez Phébus.

Les premiers kilomètres ne sont pas encore avalés que déjà les noms défilent. La Suisse? Trois affaires de cœur et de passions: Nicolas Bouvier, Ella Maillart et les Editions Skira, pour lesquelles Michel Le Bris, 71 ans, écrivit jadis des textes sur les peintres romantiques allemands, dans de superbes livres d’art. Le Bris ou le pirate lumineux affairé à picorer dans les détails de sa mémoire pour faire revivre en pointillé ses compagnons de lettres qu’il visitait autrefois à Genève: «Les livres sont des hommes et des femmes», sourit-il, alors que son épouse, longtemps résidente genevoise, distille les noms de ses fréquentations anciennes sur les bords du lac. «Nicolas comme Ella avaient en eux cette utopie. Ils voyageaient en écriture.» Eliane Bouvier, l’épouse de l’écrivain décédé en 1998 à 68 ans, est chaque année à Saint-Malo: «On rit encore des espiègleries d’Ella (disparue en 1997) qui ne supportait pas la concurrence et torpillait les débats dont elle n’était pas la vedette.»

La vie. L’histoire. La mémoire que l’on cisèle à coups de phrases et de références littéraires. Sur la table de la salle à manger au mobilier breton massif, l’album est posé. Etonnants voyageurs. 25 années d’une aventure littéraire (Hoëbeke) conte ces marches gravies une par une, à Saint-Malo bien sûr, mais aussi à Missoula (Montana, Etats-Unis), à Bamako (Mali), à Sarajevo ou en Haïti. Un livre-hommage où le premier portrait signé Le Bris s’intitule «Pour saluer Nicolas Bouvier». «Je l’avais découvert par hasard, chez un soldeur des bords de Seine, vers la fin des années soixante répète notre hôte. Avec cette phrase qui m’avait ébloui au début du Poisson-Scorpion: «On croit faire un voyage, mais c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.»

Silence. En vieux capitaine corsaire de la «littérature-monde», terme qu’il imposa à force de ténacité à partir des années 1980 contre «l’élitisme parisien aveugle», Michel Le Bris scrute, aiguise, vérifie les cordages puis part à l’abordage: «J’ai aimé passionnément Bouvier parce que j’aime les écrivains, pas le milieu des lettres. On oublie parfois que je me suis mis très tôt volontairement à l’écart. J’étouffais, dans cet air parisien raréfié. Le besoin d’ouvrir des espaces et de respirer m’assaillait. Je vivais alors dans le Midi. On avait, à quelques-uns, suivi le rêve de Mai 68 en choisissant le pas de côté. Puis on s’est rebellé. Les écrivains-voyageurs d’outre-Manche, autour de la revue Granta, incarnaient les grands horizons romanesques, alors qu’en France le structuralisme enfermait les gens dans les codes et les catégories. On oubliait le sujet, l’histoire, ce cœur de la littérature.»

Corsaire-parrain. Corsaire-entrepreneur. Corsaire-écrivain. ­Corsaire-éditeur. Corsaire de la francophonie aussi. Il faut entendre Michel Le Bris arpenter Haïti avec Dany Laferrière ou Alain Mabanckou, se souvenir des nuits de Bamako pour comprendre combien Etonnants Voyageurs est une forme d’œuvre littéraire aux racines enchevêtrées, tel le tableau qui fait la couverture de l’album des 25 ans. Une œuvre qu’il craint toujours, en briscard rusé, de voir saper par le prétendu manque de fonds publics pour financer manifestations et traductions. «Vous êtes bien placés pour le savoir en Suisse, explique-t-il, la littérature-monde doit se nourrir, elle doit être irriguée. Couper ce type de dépenses, c’est s’amputer.»

Les auteurs fétiches de la tribu Le Bris (Boualem Sansal, Russell Banks, Atiq ­Rahimi, Paolo Rumiz, Gilles Lapouge…), sont les personnages d’un récit dont il est à la fois l’auteur, le metteur en scène, le confident. Ah, Rahimi et cette année 2008 bénie et maudite! Deux ans plus tôt, en 2006, Le Bris et les siens ont signé un manifeste retentissant. Lui vient de publier La Beauté du monde (Grasset). On le dit favori pour le Goncourt. Il récolte trois voix, contre sept pour l’écrivain afghan et son Syngué Sabour» (P.O.L). Fatale ironie: les jurés ont récompensé le disciple, pas le découvreur. Dur.

«Michel est un corsaire qui rêve d’honneurs reçus lorsqu’il accoste à quai», raconte un proche, qui vient d’accompagner avec lui le président François Hollande à Cuba. «Il enrage lorsque ses partenaires publics ou privés lui mégotent les crédits. Il se sait soutenu par les libraires qu’il adore, par le public qui lui a réservé de beaux succès et bien sûr par les auteurs. Il en veut au système de le cantonner à la marge.»

L’intéressé encaisse. Il sait que ses interlocuteurs le trouvent parfois autoritaire, cassant, exigeant. La transmission du flambeau d’Etonnants Voyageurs à sa fille, Mélanie, engendre aussi son lot de frustrations. La «tribu» malouine serait-elle devenue un clan? Il esquive: «Je ne lâche pas, c’est vrai. On voudrait que je solde une pareille aventure? On préférerait que je redevienne un écrivain qui se contemple le nombril? Pour se tourner vers le dehors, il faut s’agripper et tenir ferme le gouvernail. Affronter les vagues.»

S’agripper pour combattre. Tenir face à une littérature «supposée vraie, qui commet l’erreur de continuer à se penser seule», défendre le sujet, la langue et «ceux qui donnent un visage à l’inconnu du monde». On évoque le trentième anniversaire du Salon du livre de Genève en 2016. Il en fut. Il en sera, promis, si le déménagement dont rêve sa femme, dans leur seconde maison de la baie de Morlaix, ne le noie pas sous les cartons de livres. Car cette forêt est la sienne: des milliers d’ouvrages, pour la plupart en français. Lus, annotés, commentés. Les exemplaires de Granta sont écornés à force d’avoir été parcourus. Ceux de Gulliver, la revue littéraire qu’il lança dans les années 2000, puis dut abandonner, disent l’audace de l’éditeur.

Les livres de Michel Le Bris racontent le monde, ses peurs, ses passions. «Au Mali, les romanciers peignaient le terrorisme islamiste avant tous les rapports d’experts, explique-t-il devant l’une de ses bibliothèques. En Haïti, ils disaient les dérives humanitaires.» Les écrivains sont des vigies. Les libraires sont des proues en péril qu’il faut soigner pour fendre l’océan du public. Le pouls de la planète bat sur le papier. A Saint-Malo, la statue du corsaire Robert Surcouf peut continuer de pointer du doigt les rivages lointains. Accroché à sa barre, Michel Le Bris, en vieux loup de mer, ne craint plus les embruns.

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Michel Le Bris

«Etonnants Voyageurs»

«Il me fallait briser les murs, tracer des lignes de fuite…»
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