Michel Butor. oeuvres complètes. Tome I. Romans, Tome II. Répertoire 1. Ed. de Mireille Calle-Gruber. La Différence, 1270p. et 1080 p.

L'homme Butor tient dans une salopette. L'écrivain Butor est intenable, lui. Indomptable. Niagaresque. Toujours par monts et par mots, le globe-croqueur va fêter ses 80 ans, avec, à son palmarès, plus de 1400 livres... Il fallait donc être un peu dingue pour oser publier ses Œuvres complètes. Les voici pourtant, programmées sur cinq ans par les Editions de La Différence, sous la direction de Mireille Calle-Gruber: douze énormes pavés sont annoncés, à commencer par ce premier volume où sont rassemblés les Romans, écrits au fil des années 1950, avant une seconde gerbe (à paraître le 13 avril) regroupant tous les textes de critique littéraire que Butor appelle ses Répertoires. Et comme il n'en aura jamais fini avec la pointe Bic, il publie en même temps deux recueils de poèmes inédits, Octogénaire (Ed. des Vanneaux) et Seize Lustres, chez Gallimard. A Lucinges, petit village savoyard perché sur les hauteurs d'Annemasse, le titan Butor continue à travailler comme un forcené. Et regarde tout ça avec une belle sérénité, en attendant les expositions qui lui seront consacrées à la bibliothèque de la New York University, puis à la BNF de Paris.

Samedi Culturel: Votre travail est en perpétuelle expansion, c'est une galaxie, un kaléidoscope en mouvement. Il ne peut donc pas y avoir d' «Œuvres complètes» de Michel Butor, l'écrivain ô combien incomplet...

Michel Butor: Si mon œuvre est inachevable, c'est parce qu'elle ressemble à une ruine, ou plutôt à un chantier. Certaines parties sont bien fixées, d'autres sont mouvantes et le resteront. Cela dit, j'estime avoir écrit l'essentiel de ce que j'avais à écrire. L'idée d'Œuvres complètes ne me gêne donc pas: les jeux sont faits, même si j'espère me surprendre encore.

Vous ne craignez pas d'être enfermé dans une sorte de mausolée?

Non, je suis très serein avec ça. Cette publication me permet de remettre de l'ordre dans mon travail, comme si je rangeais ma bibliothèque. Bien sûr, je ne change rien aux textes eux-mêmes, que je ne serais d'ailleurs plus capable d'écrire aujourd'hui. Je me suis contenté de faire un peu de poussière pour chasser quelques coquilles, quelques fautes d'impression qui étaient restées dans les éditions originales mais je ne me sens pas le droit de remonter le temps pour corriger quoi que ce soit.

Pour préparer cette édition, vous avez donc relu méthodiquement vos romans, qui remontent aux années 1950. Dans quel état d'esprit?

J'étais très inquiet, vous l'imaginez. Par exemple, je n'avais jamais remis le nez dans mon premier roman, Passage de Milan, publié chez Minuit en 1954. J'ai été frappé par la liberté technique de ce texte: la caméra bouge tout le temps, de l'intérieur à l'extérieur des personnages. Ce que j'ai relu cet hiver est différent du souvenir que j'avais du livre, sans doute parce qu'à l'époque j'avais éliminé beaucoup de choses. Cette plongée rétrospective est une expérience assez étrange pour quelqu'un de mon âge. J'ai eu l'impression de voyager dans le temps et de revoir le jeune homme que j'étais, non sans un certain vertige! De nombreux souvenirs sont remontés à la surface car mes romans brassent un matériau très autobiographique, même si j'avais pris beaucoup de précautions pour le dissimuler. Il y avait de l'autocensure, pour ne pas blesser certaines personnes.

«Degrés», votre quatrième roman écrit en 1959, se situe en partie dans un lycée parisien. Il y est beaucoup question du problème de l'enseignement. Les choses ont-elles changé aujourd'hui?

En le rouvrant, j'étais particulièrement affolé. J'avais peur que ça date. Eh bien non. Je me suis rendu compte que tous les problèmes actuels étaient déjà présents dans ce roman. Ça peut paraître prétentieux, mais il m'a frappé par son actualité. Pour moi, c'est une satisfaction mais aussi un regret, car cela prouve que l'Histoire piétine.

Dans «L'Emploi du temps», paru en 1956, vous mettez en scène une ville anglaise assez maléfique qui ressemble à Manchester, où vous avez vécu. C'est un de vos romans les plus vertigineux, avec une architecture complexe. Comment le voyez-vous, avec le recul?

Je pense qu'il tient la route. En le relisant, je me suis souvenu que j'avais énormément travaillé sur ce livre, certaines pages ont été réécrites cinquante fois et il y a eu deux versions du texte. Une première avec des phrases assez courtes, car la femme de Beckett m'avait reproché mes longueurs. Puis j'ai tout repris, avec des phrases plus amples qui m'offraient plus de liberté.

Et dans «La Modification», y a-t-il des choses qui vous ont surpris?

Là encore, je croyais me souvenir de façon précise de sa structure. Eh bien, j'étais dans l'erreur: le schéma est différent de celui que j'avais à l'esprit. La mémoire est trompeuse. Au moment où j'ai écrit tout ça, je pensais que j'allais continuer à faire des romans. Je n'imaginais pas du tout qu'il y aurait, dans mon œuvre, cette explosion qui s'est produite après mon premier séjour aux Etats-Unis, en 1960.

Quels sont les points communs entre ces romans, à vos yeux?

Ils forment une espèce de suite de théorèmes, qui se déroulent très logiquement. D'abord, il y a un soubassement autobiographique évident, même s'il est remanié et formalisé. Ensuite, il me semble que ces romans sont autant de huis clos avec, chaque fois, une unité de temps et de lieu. Une nuit et un immeuble parisien dans Passage de Milan. Une année, une ville et une chambre à l'intérieur de cette ville dans L'Emploi du temps. Quelques heures d'un voyage entre Paris et Rome, et un compartiment de chemin de fer dans La Modification. Une heure de cours et un lycée dans Degrés. A cela s'ajoutent deux autres thématiques communes: la question de la ville et celle de la famille, considérée à la fois comme un tissu social, un nœud de névroses et un paradis à retrouver.

Ce retour à Ithaque a dû être particulièrement émouvant.

En me relisant, les douleurs de l'enfantement sont revenues! J'étais stressé, et très absent pour mes proches pendant une quinzaine de jours. J'ai vécu cela comme un combat avec l'ange. J'étais Jacob, luttant avec moi-même, en me fortifiant. L'ange, c'était ce qui me poussait à écrire, à l'époque: un profond malaise. L'écriture m'a énormément réconforté, face à cet ange qui vient m'avertir des malheurs qui me menacent. Ce retour sur mon passé m'a aussi rappelé la parabole de l'enfant prodigue. Le Butor de 2006 est le vieux père qui voit revenir le jeune Butor, comme un enfant fatigué, sali. Il faut qu'il se dépêche de le laver, de le cajoler, de regarder s'il n'y a pas des blessures profondes qu'il pourrait essayer de soigner. Ce fils prodigue avait besoin d'être apaisé. Il a pu être accueilli et nous avons tué le veau gras!

Vous allez fêter vos 80 ans le 14 septembre prochain. Ce sera un moment symbolique.

Je le regarde en me disant que j'aurai quatre fois vingt ans. Et que je serai mort bien assez tôt!