Ce souvenir d’avoir été si souvent soulevé par lui. Et cette tendresse qu’il continue d’éprouver pour ce fauve touché par la grâce. Directeur de l’Opéra national du Rhin à Strasbourg, le Genevois Alain Perroux a chanté pendant sept ans au sein de l’Ensemble vocal de Lausanne, entre 1990 et 1997. Témoignage.

«Chaque fois qu’on m’interroge sur mon parcours, je cite Michel Corboz, raconte l’ancien dramaturge du Grand Théâtre de Genève et conseiller artistique du Festival d’Aix-en-Provence. J’étais encore étudiant au Conservatoire et pas encore critique au Journal de Genève. Je suivais une formation de direction chorale avec lui et parallèlement je chantais dans le chœur du Conservatoire sous sa baguette. C’est dans ce cadre que je l’ai rencontré, avant de rejoindre l’Ensemble vocal de Lausanne.

J’avais 20 ans et j’étais subjugué. Michel était obsédé par l’idée de la musicalité. C’est ce qu’il cherchait chez ses interprètes: une intuition de la musique, une imagination, un soulèvement intérieur. Lui avait toutes ces qualités: il n’était pas le plus grand des techniciens, mais il était un musicien exceptionnel, habité par l’œuvre, immensément charismatique, mais ne cédant jamais à l’esbroufe, intègre dans sa direction.

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Pendant les concerts, il touchait à l’ineffable. J’ai chanté pour d’autres chefs, mais je n’ai jamais vécu ce bouleversement ailleurs. On a un peu oublié ce que lui et l’Ensemble vocal de Lausanne ont représenté, dès les années 1960. Il était une star, jouait dans des salles pleines et ferventes, enregistrait des disques qui étaient aussi attendus que commentés, depuis notamment un fameux Orfeo de Monteverdi en 1968. Cette gloire aurait pu lui monter à la tête et c’était tout le contraire. Il était proche de ses chanteurs, affectueux, même si en répétition il était incroyablement exigeant, avec ses solistes en particulier, qu’il pouvait pousser dans leurs retranchements, secouer jusqu’à ce que le chant sorte comme il le voulait.

L’Ensemble vocal de Lausanne était une grande famille. Je me souviens de nos longs voyages en car, de nos parties de jass et de Michel toujours accessible et chaleureux. Il rappelait volontiers d’où il venait, il avait été instituteur à la campagne, il avait dirigé des chœurs de paroisse. Il conservait une simplicité qui était aussi sa noblesse.»