La porte de sa maison lausannoise, il vous l'ouvre tout naturellement, le regard alerte et le verbe généreux. A l'intérieur, ça chante, ça respire quelques polyphonies bien connues: Michel Corboz écoute le master de son dernier disque, à paraître à la fin de l'année. Le chef de 74 ans a évidemment gravé cette Messe en si mineur de Bach avec l'Ensemble vocal de Lausanne, formation qu'il chérit depuis sa création en 1961, et avec laquelle il reliera en 2009 Tokyo,Bilbao ou la Folle Journée de Nantes.

Le Temps: Bach a jalonné toute votre carrière. Comment ressentez-vous l'évolution qu'a subie son interprétation au fil des ans?

Michel Corboz: Bach est ma première nourriture. Enfant, j'aimais jouer des Inventions au clavecin ou, plus tard, réduire des cantates. Mais je n'ai jamais imaginé qu'un jour je dirigerai ses grandes œuvres, ses cantates. Je me voyais simplement maître de chapelle, très heureux de proposer chaque dimanche un chant grégorien et une polyphonie. Rétrospectivement, j'ai l'impression que mes premiers enregistrements sonnent comme du Brahms, très symphonique, voluptueux aussi. C'était un peu le son pour le son, comme un chanteur qui ferait de la voix au lieu de faire du texte et de l'expression, ce qui est assez grave!

- Vous venez d'enregistrer la «Messe en si», une œuvre que vous avez jouée un nombre incroyable de fois...

- C'est toujours la même chose: on la prépare, on en profite pour donner un certain nombre de concerts et ensuite elle dort pendant dix ans. Et comme les chanteurs viennent à l'Ensemble vocal pour s'instruire, comme à une petite académie, ils se renouvellent régulièrement, ce qui est bienvenu; plus je vieillis plus mon chœur est jeune! C'est donc à chaque fois un nouveau travail, pour eux et pour moi. Il ne reste qu'un ou deux chanteurs parmi ceux du dernier enregistrement en 1996 à Montreux. Et il me semble que la nouvelle version est assez différente.

- En quoi?

- On peut sentir l'acoustique, l'ambiance magique du lieu où nous avons enregistré, la grange de VilleFavard, dans le Limousin, très prisée des labels de disque. Quant à l'interprétation, il y a bien sûr l'influence du mouvement baroque, les instruments anciens, le phrasé, la clarté, le lien avec le texte. C'est plus dansant, plus libre, il y a plus de folie, de fantaisie. Je n'ai pas honte, à mon âge, de faire des choses absolument anti-conventionnelles, briser les rapports de tempi, les assouplir éventuellement. Mais la conviction, la force de la prière restent intactes.

- Etes-vous croyant?

- Oui. Je ne dirais pas que c'est très clair. Mais je ne fais que de la musique sacrée et je suis trop sensible aux œuvres de la foi pour qu'elles ne me touchent pas. Pour que la foi ne me brûle pas. Ce qui n'empêche pas que j'aie rencontré bon nombre d'athées très sensibles à la musique sacrée. L'incroyant prie aussi, à sa façon. Et puis croire en l'homme, c'est déjà croire un peu à celui qui se cache dans le cœur de l'homme.

- D'ailleurs vos interprétations ont quelque chose de fondamentalement humain; vous n'êtes pas adepte d'un Bach épuré, dégraissé.

- Si mon geste était purement technique, je me sentirais très loin de mon idéal. Chez Bach il y a quelque chose de lyrique, ça brûle, justement, ça pleure aussi. Il ne pense qu'à l'essentiel, on trouve chez lui toutes sortes de symboles, par exemple cette mort, ce drame qui rôde lorsque jouent les flûtes dans les tutti ou les soli.

- A propos de solistes, comment les choisissez-vous?

- C'est un problème. J'ai une préférence pour les gens que je connais, qui ont déjà chanté comme choriste ou travaillé avec moi, qui ont suivi cette filière. Ça donne de bons solistes, on est tout de suite ensemble. Lorsque j'ai enregistré la Messe en si pour la première fois, tous les solistes étaient issus de l'Ensemble vocal. Mais la maison Erato a estimé que les ventes du disque en avaient pâti, et nous avons chanté une autre version avec des grands noms, José van Dam et Jennifer Smith entre autres, tous de passage entre deux avions. Bien sûr, ils ont reçu de très bonnes critiques. Mais ce n'était plus «ma» Messe en si, et je ne m'en souviens pas comme d'un acte de communion.

- Lorsque vous évoquez votre travail avec l'Ensemble vocal, vous parlez de «chanter» une partition plutôt que de la diriger.

- Oui, tout comme je n'aime pas dire «je fais de la musique» mais «faire la musique», faire l'amitié avec les gens. Et puis interpréter une œuvre, la Messe en si ou une autre, c'est la refaire, la recréer. Ce n'est pas seulement honorer un style. Il s'agit de vivre à travers la musique.

La Messe en si de J.S. Bach par l'Ensemble vocal et instrumental de Lausanne, Mirare, distr. Harmonia Mundi. Sortie décembre 2008.