Haydn a beau être un génie, il passe toujours après Mozart. Dans la tête du public, le blocage psychologique persiste: tout le monde sait qu'il est grand, mais personne ne veut l'admettre. Mozart écrit pour le cœur, Haydn pour la tête – il est le compositeur des intellectuels. Ses quatuors à cordes regorgent d'ingéniosité, mais ces trouvailles ne s'adressent qu'aux connaisseurs. Les musicologues décodent son langage, ils pouffent de rire lorsqu'un thème apparaît au mauvais endroit, au mauvais moment. Les non connaisseurs, eux, sont largués. Du coup, Haydn leur paraît barbant, voire hermétique. Et comme Mozart reste le plus dramaturge de son temps, les opéras de Haydn sont tombés dans l'oubli, sans parler de ses messes. Décidé à réparer cette injustice, Michel Corboz dirige la «Theresienmesse» de Haydn, ce dimanche, au temple de Lutry.

Pour la princesse

Une messe? L'exercice rébarbatif par excellence. Mais Haydn s'en bat l'œil. A la fin de sa vie, il en compose six, cela fait partie de ses obligations, lui qui travaille au service du prince Nikolaus II – Esterházy. Toutes sont dédiées à l'épouse de son employeur: il les dirige le 8 septembre de chaque année, jour de fête de la princesse. Cérémonies fastes, comme le décrit un diplomate autrichien de l'époque: «Rien de plus beau et de mieux exécuté; après la messe, retour au château… Ensuite dîner immense et magnifique… Après le dîner, on se mit en frac pour le bal, qui fut réellement superbe, comme un bal de Cour, la princesse Marie l'ouvrit par un menuet à quatre avec sa fille.»

Dans ces messes, Haydn tord le cou à la tradition. Il injecte toute son expérience cumulée dans le domaine symphonique, il étoffe l'orchestre avec un riche pupitre de vents, créant une vaste architecture qui comprend des introductions majestueuses – comme dans les symphonies –, n'hésitant pas à surprendre l'auditeur par des modulations inattendues qui pointent vers le romantisme. Il se met à écrire des grands blocs à la Beethoven, preuve qu'il n'est pas insensible au génie de son élève; il tourne résolument le dos au langage baroque, sans renier la fugue. Mais surtout, il introduit une candeur qui préfigure Schubert – un langage proche du cœur.

Michel Corboz dirige l'Ensemble Vocal de Lausanne (Haydn, Bach). Temple de Lutry, dimanche 14 janvier à 17 heures. Billets à l'entrée.