On avait beau s’y attendre tôt ou tard, le décès de Michel Corboz laisse un vide immense. Déjà en fin de matinée, vendredi, les hommages pleuvaient sur les réseaux sociaux – parmi d’anciens choristes et solistes ­vocaux – pour rendre hommage à cet homme de cœur. Il a formé des générations de choristes toutes et tous voué·es à son art. On ne retrouvera plus son sourire, sa tendresse, sa malice, son humour taquin qui pouvait piquer parfois, son exigence envers la musique qu’il voulait servir non pas en tant que star, mais comme un homme qui s’agenouille devant les partitions.

Michel Corboz était pareillement inspiré quand il dirigeait L’Orfeo de Monteverdi, une «Passion» de Bach, un «Psaume» de Mendelssohn, une «Messe» de Schubert, le Requiem de Fauré ou encore celui de Verdi – pourtant de styles très différents. Il y avait une signature, une patte Corboz: cette façon d’extraire le meilleur de ses choristes en leur tendant la main, en les regardant avec une acuité tendre, en sollicitant la musique d’une gestuelle très économe. Il prônait l’épure et le dépouillement plutôt que la «grandiosité». Attaché au chant grégorien et à ses racines du terroir, il était à la fois affable et intimidant. Un épicurien, mais porté vers une soif d’absolu.

«Né dans un trou de Gruyère!»

Lausannois d’adoption, Michel Corboz était Fribourgeois. «Je suis né dans un trou de Gruyère!», aimait-il à dire sur une note d’humour. Ayant vu le jour en terres catholiques à Marsens, le 14 février 1934, il a été bercé aux chants des armaillis, au plain-chant et à la messe du dimanche. «Dès mes premières sensations musicales, je me suis senti attiré par le chant d’église», confiait-il à Antoine Bosshard en 2000. Son oncle André, organiste, pianiste et professeur de musique au collège de Bulle, l’initie à la musique. «Il m’enseignait en me faisant chanter des vieilles chansons, en improvisant ses accompagnements: les harmonies que j’entendais là, c’était plus beau que du Mozart!»

Le témoignage d'Alain Perroux: «Michel Corboz avait l’instinct de la musique, il aspirait au soulèvement intérieur»

Tout jeune, déjà, Corboz s’imagine «dirigeant un chœur» et devenir «instituteur de village». Il entre à l’Ecole normale de Fribourg. Beaucoup d’heures passées à faire de la musique dans cet établissement catholique où le plain-chant est à l’honneur. Là, il côtoie César Geoffray, fondateur du mouvement français «A Cœur Joie», et l’abbé Kaelin, qui le recommande pour un poste à Lausanne.

L'ascension fulgurante de l'EVL

Lorsqu’il débarque dans la ville protestante en 1953, Michel Corboz a 19 ans. Il est chargé d’enseigner à l’école de Notre-Dame du Valentin, dont il est aussi maître de chapelle. Il mène le chœur Sainte-Cécile, qui contient quelques bons éléments. On lui confie d’autres chœurs. Il se produit même en France sur la recommandation de César Geoffray, mais il commence à rêver d’un ensemble vocal à lui. Avec l’organiste Dante Granato, il fonde la Société des concerts Notre-Dame. Il a sous la main des choristes triés sur le volet. Mais, frappé d’une tuberculose à la hanche, il doit interrompre toute activité et être soigné, pendant un et demi, dans un sanatorium à Leysin. Une fois de retour à Lausanne, son chœur a pratiquement disparu. Avec des moyens dérisoires, il rassemble en 1961 un nouveau chœur, l’Ensemble vocal de Lausanne (EVL).

Formé d’excellents éléments, flanqué d’un groupe instrumental, l’EVL, qui subsiste tant bien que mal avec des petits concerts, va connaître une ascension fulgurante grâce à la rencontre fortuite avec un homme de providence: Michel Garcin. Le directeur artistique de la firme Erato entend Corboz et ses choristes lors d’un rassemblement de la Fédération des jeunes chorales, à Nevers, en 1964. Des projets d’enregistrement sont lancés. A ce jour, certains disques demeurent des références comme les Vêpres de Monteverdi (premier Grand Prix du disque en 1967) ou l’Orfeo, avec le ténor lausannois Eric Tappy. L’EVL se fait engager en France (Paris, festivals d’Aix-en-Provence, de Besançon…) et va s’institutionnaliser. Que ce soit Bach, Puccini (la Messa di Gloria), Charpentier, Frank Martin, Honegger, Fauré et tant d’autres, le succès discographique assure son rayonnement. Corboz réenregistre en 1980 la Messe en si pour la même firme. Il signera pour d’autres labels, comme Cascavelle, Aria-Fnac et Mirare.

Le goût du paradoxe

Le chef gruérien a aussi marqué de son empreinte le Chœur et l’Orchestre de la Fondation Gulbenkian de Lisbonne. Il aura été le poumon du Conservatoire de Genève, où il aura enseigné pendant vingt-huit ans avec pour élèves – pour n’en citer que quelques-uns – Guillaume Tourniaire, Natacha Casagrande, Emiliano Gonzalez Toro et Stephan McLeod. Il avait passé la main à d’autres chefs à l’EVL ces dernières années, comme Daniel Reuss et Pierre-Fabien Roubaty. Il était apparu une dernière fois à la Cathédrale Saint-Pierre de Genève en juin, à l’invitation de l’ensemble Gli Angeli Genève, abreuvé de «mercis» du public.

Michel Corboz – si affable en conversation – avait le goût du paradoxe. «Pour qu’il y ait un grand plaisir, il faut qu’il y ait une certaine volonté, un certain effort et même peut-être une certaine souffrance», disait-il en 1982 au journaliste Jean Dumur. Plus intuitif que théoricien des partitions, il fonctionnait «au feeling», comme l’avait décrit Guillaume Tourniaire en 2016 au Temps. «Michel n’est pas du genre à comprendre la musique dans les livres, confirmait la cheffe Natacha Casagrande. C’est ce désir d’homogénéité, sa façon d’entrer dans la musique avec une certaine souplesse qui le distingue.»

Fuir tout dogmatisme

Fidèle à son idéal de la musique, Corboz avait évolué au fil des modes. Il s’était remis en question avec l’avènement des «baroqueux» dans les années 80. A son tour, il s’était mis à diriger des ensembles sur instruments d’époque. Mais il fuyait tout dogmatisme. Il voulait laisser émerger la musique par elle-même. «La précision de certains chefs – notamment John Eliot Gardiner – me gifle, j’admire, je pourrais les jalouser, disait-il, mais ils ne me font pas rêver.» C’était l’esprit qui comptait davantage que la lettre, y compris pour le choix des solistes, qu’il n’allait pas chercher parmi les stars du jour ou pour la pure beauté intrinsèque de leur organe vocal. Il fallait que le fluide passe.

Un livre sur Michel Corboz: L'Alchimie des voix

Il entretenait un rapport viscéral à ses choristes et à son ensemble vocal qu’il a eu de la peine à laisser faire seul sa route. Au Journal de Genève, il confiait en 1994: «J’essaie de faire en sorte que la voix s’exprime comme un acte d’amour. Car un son qui n’est pas sensuel, une voix qui n’a pas de couleur ou d’odeur, c’est un bruit.» Il croyait à un contact très palpable au son, à la fois charnel et spirituel. Un Requiem de Mozart sous sa conduite pouvait devenir la chose la plus intime au monde.

Les voix de son Ensemble vocal, celles des sopranos en particulier, avaient fort à faire, tellement il leur réclamait de finesse et de nuances infinitésimales. C’était parfois au seuil du possible. «Je rends la vie impossible aux autres jusqu’à ce que ce soit magnifique, et qu’ils soient heureux, disait-il. Je ne calcule rien. Je ne crois pas à la patience, mais à l’impatience.» Michel Corboz assumait la fragilité dans ses interprétations. Cette fragilité si sincère, si forte, a touché des générations d’auditeurs.