Cinéma

Michel Hazanavicius: «Godard n’est pas réservé au musée d’une élite»

Jean-Luc Godard devient un personnage de cinéma dans «Le Redoutable». Le réalisateur d’«OSS 117» et de «The Artist» signe un portrait joyeux du héros de la Nouvelle Vague pris dans la tourmente de Mai 1968

Le Temps: Michel Hazanavicius, en lançant le projet du Redoutable, avez-vous ressenti une forme de timidité à l’idée de mettre en scène Jean-Luc Godard, un personnage réel, vivant qui plus est, et iconique par surcroît?

Michel Hazanavicius: Cela n’a jamais représenté un problème pour moi. Aurait-il fallu attendre qu’il soit mort? Je ne sais pas si le film est flatteur pour Godard, mais c’est bien de dire aux vivants l’intérêt qu’on leur porte. De toute façon, il faut une grosse dose d’insouciance pour faire un film…


- Comment avez-vous travaillé pour saisir l’esprit de Godard et intégrer toutes ses inventions visuelles et verbales à votre film?

- Je commence par éponger tout ce que je peux éponger. Quand l’éponge est pleine, des structures se mettent en place toutes seules. Le cinéma de Godard des années 60 est pour moi une source de plaisir intarissable. La matière première, c’est le plaisir. L’étincelle a jailli quand j’ai lu les livres d’Anne Wiazemsky (l’épouse de Godard à la fin des années 60, ndlr). Ils m’ont fait entrevoir le film.

Ensuite, c’est comme un jeu de société, un labyrinthe avec des éléments très godardiens, d’autres qui paraissent godardiens, mais sont modifiés ou extrapolés… Inventés aussi, mais inventés grâce à lui, parce que je m’inscris dans son système de narration libre.

Par exemple la scène avec les sous-titres n’est pas du tout godardienne, mais elle aurait pu. La difficulté était de respecter les équilibres dans ces dispositifs et de garder la proximité avec les personnages.

- Parce que «Le Redoutable» parle de sentiments…

- Je raconte l’histoire d’un amour au crépuscule. Une histoire d’amour dont la structure est comparable à celle du Mépris: un homme perd l’amour de sa femme de manière assez tragique. Elle le regarde s’éloigner et elle n’a pas d’autre choix que de cesser de l’aimer.

Ici, la relation se finit pour une raison originale: ce n’est pas un triangle amoureux, ni des histoires de sexe ou de tromperie. Non, c’est un homme qui mue et cette mutation tue celui dont sa femme était amoureuse.

- Chez Godard, cette mutation est radicale…

- Oui, il a une volonté de changement qu’il appelle «révolution». La volonté de se renouveler pour casser l’ancienne époque, pour la faire disparaître avec des dynamiques politiques, artistiques et pathologiques. Là je ne parle plus du vrai Jean-Luc Godard, mais de mon Jean-Luc Godard. Il est profondément masochiste, dans un délire d’autodestruction.

Un homme normal cohabite avec un monstre: il s’appelle Jean-Luc Godard et, à moins de 40 ans, il est vénéré, adoré, mythifié par le monde entier. C’est complètement schizophrène. Il tue ses idoles, son propre cinéma, tout son passé, ses amitiés… Il va jusqu’à tuer son propre nom: créer le groupe Dziga Vertov est une manière de dire «Jean-Luc Godard n’existe plus». Il a été dissous dans un projet politique.

- Au-delà de Godard, on sent une véritable jubilation à parler des années 60…

- Oui. Je voulais que cette histoire soit joyeusement tragique. Les années 60 ont une candeur, une innocence, un enthousiasme – qu’on retrouve d’ailleurs dans les slogans de Mai 68. Reconstituer l’époque implique de travailler avec du blanc, du noir et les trois couleurs primaires. Cela donne une image assez joyeuse, très graphique. Et très godardienne. C’est un travail assez lourd mais il me passionne. Avoir une direction esthétique sur laquelle réfléchir fait vraiment partie de mon plaisir de réalisateur.

- Pour incarner Godard, Louis Garrel adopte une sorte de chuintement plutôt que de prendre l’accent suisse…

- Il n’a effectivement pas un accent suisse de chansonnier ou d’imitateur. Si vous contrefaites la facette iconique ou stéréotypée d’un personnage connu, vous devez la reproduire de scène en scène. Or le personnage n’est pas le même avec sa femme, des amis ou des journalistes.

L’idée était de donner un minimum de signes permettant au spectateur d’accepter l’idée que c’est Godard, tout en laissant beaucoup de place à Louis Garrel l’acteur, car c’est par lui que vient l’humanité du personnage. Etrangement, c’est en enlevant du Godard que le personnage apparaît le plus humain – et le plus crédible.

- Vous avez écarté certaines scènes délectables rapportées par Anne Wiazemsky dans «Un An après». Par exemple l’engueulade entre Godard et John Lennon…

- C’est une scène hilarante, mais elle est hilarante parce qu’il s’agit du vrai John Lennon. Traduite aujourd’hui au cinéma avec un acteur anglais grimé en Beatle, la scène perdrait sa magie. Il y a plein de choses que j’ai enlevées. Par exemple le Festival de Cannes 1968.

Après avoir fait admettre au spectateur que Louis Garrel est Jean-Luc Godard, je ne voulais pas lui demander de croire que tel acteur est François Truffaut. Ce jeu de société me rebute un peu. Pour éviter le toc, on peut mettre des images d’archives, mais c’est toujours un énorme piège car cela ramène le film à sa théâtralité.

- En faisant «Le Redoutable», ne redoutiez-vous pas d’être pris entre l’enclume de la cinéphilie frileuse et le marteau de l’inculture satisfaite?

- C’est vrai qu’il y a des espèces de gardiens du temple. Les adorateurs de Godard considèrent, peut-être à juste titre, que c’est leur chasse gardée, leur territoire. Prendre ce totem, inventeur d’un cinéma qui n’est pas pensé comme un spectacle mais comme un langage, et l’amener dans le champ du cinéma populaire, du spectacle, je comprends qu’il y ait pour eux quelque chose de douloureux. Mettre dans la même phrase «Godard» et «rigolo», ça coince.

Mais des gens qui ont un rapport très sérieux à la culture, qui aiment Godard, apprécient le film, parce qu’ils y reconnaissent une justesse. Le public va comprendre que je n’ai pas essayé de faire un film de Godard, une imitation de film de Godard, mais un film personnel sur une icône pop, comme Andy Warhol, les Beatles ou Mohamed Ali. Godard fait partie de la culture générale, c’est une personnalité intrigante, paradoxale, très riche. Donc l’idée de lui consacrer un film n’est pas absurde.

- «Le Redoutable» rappelle la dimension comique de Godard. Il n’est pas juste un sphinx sentencieux, mais aussi un joyeux drille qui apprécie la plaisanterie…

- Bien sûr. Je crois que c’est dans Bande à part qu’Anna Karina dit à un type: «Vous travaillez à la régie Renault? Non? C’est dommage vous auriez pu échanger votre air con contre une R8…» Que ce soit de Godard, c’est quand même réjouissant. C’est très farceur. Très joyeux. Oui il a ce côté gamin, facétieux, mais je le dis respectueusement. Le film est irrévérencieux par endroits, mais il lui rend profondément hommage. C’est toujours réjouissant de rendre accessible un grand homme. J’aime beaucoup cette phrase de Vitez «De l’élitaire pour tous». Voilà: Godard n’est pas réservé au musée d’une élite.

- Avez-vous vu «Visages, Villages» de JR et Varda? A la fin, lorsque Godard pose un lapin aux réalisateurs, on retrouve le gamin facétieux que vous cernez…

- On ne le retrouve pas, justement… Je trouve cette scène poignante. C’est une très belle fin. D’une manière un peu perverse, je me suis dit qu’on la doit à Godard. S’il avait ouvert la porte, la scène aurait pu être faible. Mais sa non-apparition crée un moment de cinéma. Il déclenche un truc. Il a créé une situation qui engendre une très belle scène de cinéma et donne un sens au film. Godard accepte de ne pas être à son avantage.

Certains me reprochent d’en faire un personnage peu sympathique: je pense que c’est le meilleur moyen de le respecter. Etre sympathique doit être le cadet de ses soucis. Je n’ai donc pas à être plus royaliste que le roi et en faire un gendre idéal. Il refuse de jouer le jeu de manière systématique et consciente. Il n’est pas poli. Ce n’est pas grave. Il faut des gens malpolis. Même en Suisse.

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