Michel Houellebecq écrit la France en images

Photographie Le romancier expose ses clichés à Paris

Des poèmes visuels qui explorentla problématiquedu territoire,chère à l’auteur

Michel Houellebecq pourrait avoir fait la HEAD ou l’ECAL. Son esthétique morne, frontale et délavée est tout à fait tendance. L’écrivain expose ses photographies au pavillon Carré de Baudouin, à Paris, dans une mise en scène de Marc Lathuillière. Ses clichés tristes semblent avoir été pris pour coller à ses livres, ou ses livres écrits à partir de ses clichés. Certains ont bien été réalisés dans le cadre de repérages pour ses histoires, d’autres relèvent d’un processus de création autonome. Tous racontent l’univers de leur auteur. Visite guidée.

D’abord, une vue plongeante sur Leader Price, le supermarché des pauvres et des avares d’une petite ville de province. La végétation et les montagnes grimpent autour d’un parking presque vide. On pourrait être dans le Doubs ou le Jura. Qui aurait envie de vivre là? A côté, la station de péage d’une autoroute, sous un ciel gris. Et puis un court texte: «Je pouvais faire un arrêt ravitaillement à Pech-Montat, suivi d’un arrêt plaisir aux Causses du Lot, où j’achèterais du foie gras, du cabécou, du Cahors, que je dégusterais le soir même dans ma chambre d’hôtel sur la Costa Brava; c’était un projet complet, qui faisait sens, un projet réalisable.» Un «arrêt plaisir», donc, entre deux images dépressives. Du Houellebecq.

L’écrivain produit ensuite une session fromagère, faite de clichés glanés dans ce qui ressemble à un musée du camembert et d’un extrait du journal L’Aurore, évoquant en 1979 un repas au restaurant entre MM. Bridel, Le Petit et autres rois de la pâte molle. Viennent alors quelques jolis paysages – les rives touffues d’une rivière ou un champ de vaches rousses et tranquilles. Quel discours sous les vues bucoliques? Une vidéo de Nina Robert sur la transformation de vieux hauts-fourneaux lorrains en musée du souvenir industriel amorce une réponse. Nous voici au cœur de la problématique houellebecquienne, notamment soulevée dans La Carte et le Territoire, Prix Goncourt 2010, qui met en scène un photographe de cartes Michelin. Aux campagnes désolées s’opposeront bientôt des lunaparks. C’est la thèse que semble amener la seconde partie de l’exposition, intitulée Before Landing. Dans des caissons lumineux défile une France muséifiée, artificielle et joyeuse, faite de publicités pour une kermesse de seniors ou pour le centre-ville de Calais, de centres commerciaux rutilants et de montbéliardes bigarrées en plastique. La carte, décidément, est plus intéressante que le territoire.

Ces images-là n’ont plus rien d’esthétique. Mal cadrées, elles semblent avoir été jetées sur le capteur. Michel Houellebecq, pour sûr, n’est pas un novice en photographie. Diplômé en agronomie et cinéma, le lauréat du Goncourt a suivi une solide formation à la prise de vue à l’Institut Lumière. En 2000, un livre de ses clichés accompagnait la publication de Lanzarote chez Flammarion.

Dans la dernière salle, un essai plus intime mêlant les mots à la photographie. Deux vues en noir et blanc, rangées d’immeubles sans trace de présence humaine, et cette phrase: «Je n’avais, pas davantage que la plupart de ces gens, de véritable raison de me tuer.» Sur le mur suivant, une gigantesque frise. Entre des photographies de randonnée en montagne ou de centre paroissial, des images macro genre ailes d’insectes. Imprimé par-dessus: «Le bloc énuméré/De l’œil qui se referme/Dans l’espace écrasé/Contient le dernier terme». L’esthétique de l’auteur est tout à fait tendance. Mais sa manière de coller un cliché sur un autre, d’insérer ses mots désabusés et ses dessins sur des images tristes ou gaiement factices, relève d’une démarche parfaitement houellebecquienne.

Michel Houellebecq, Before Landing, jusqu’au 31 janvier au pavillon Carré de Baudouin, Paris XXe. www.mairie20.paris.fr

Ses clichés tristes semblent avoir été pris pour coller à ses livres, ou ses livres écritsà partir de ses clichés