Il y a vingt ans, au Festival du premier roman de Chambéry, dans l’euphorie ambiante, un jeune homme se recroqueville dans un coin. Il a quarante ans et les doigts jaunis de nicotine. Aux questions du journaliste, il répond par des borborygmes angoissés. Les lecteurs ont élu Extension du domaine de la lutte, terrifiante mise en accusation des effets du système néolibéral. Cette complainte lucide et brillante du manque d’amour apporte une certaine notoriété à Michel Houellebecq. Il a déjà publié un essai sur H. P. Lovecraft, auteur de contes fantastiques, raciste délirant. Le sous-titre – «Contre le monde, contre la vie» – s’applique parfaitement à l’auteur lui-même. Dans un fort volume Mille&Une Pages, les deux ouvrages se trouvent réunis avec des recueils de poèmes et de proses brèves, et Les Particules élémentaires (1998), son deuxième roman, suivi du récit de Lanzarote (2000), sans les photos prises par l’auteur. Dans l’avant-propos, Houellebecq se réjouit de voir ses œuvres de jeunesse réunies dans cette Pléiade modeste, sans appareil critique, et en profite pour vitupérer le marché du livre en général et citer Schopenhauer, qui lui va si bien.

Dans Extension du domaine de la lutte, tout comme dans Les Particules élémentaires, on trouve les prémices des livres qui feront scandale par la suite, jusqu’à Soumission. L’obsession de la frustration sexuelle, le manque d’amour, la solitude, les élans romantiques, et même mystiques ou sentimentaux, noircis de nihilisme, se trouvent déjà largement chantés dans les alexandrins et les poèmes en prose de Rester vivant (1991), La Poursuite du bonheur (1991), Le Sens du combat (1996) et Renaissance (1999). Pour Houellebecq, «le monde est une souffrance déployée. À son origine, il y a un nœud de souffrance». Certes, mais comme il sait être comique aussi, tout ce malheur, dans ces vers de mirliton qui révèlent les tares du monde contemporain.

****Michel Houellebecq, Œuvres 1991-2000, Mille&Une Pages/Flammarion, 1086 p.