En 1994, un premier roman au titre pugnace faisait sensation: dans Extension du domaine de la lutte (Maurice Nadeau), Michel Houellebecq montrait le monde «comme supermarché et comme dérision», à travers les déboires d'un jeune informaticien aux prises avec la compétition professionnelle, la misère sexuelle et la «culture d'entreprise». Des thèmes curieusement absents du roman français, perceptibles déjà dans les poèmes ironiques et désespérés publiés sous des titres également emblématiques: Rester vivant, Méthode, Le Sens du combat, La Poursuite du bonheur. Après quatre années de silence interrompu d'éclats de plume parus dans différentes revues et journaux et regroupés cet automne sous le titre Interventions, Houellebecq livre un roman de la même veine mais beaucoup plus ambitieux: Les Particules élémentaires.

L'ouvrage se donne comme une fresque des mutations scientifiques et sociales des cinquante dernières années. Elle s'organise autour de deux demi-frères, Michel et Bruno. Leur enfance a été également bousillée par une mère adepte des extases californiennes, qui les a abandonnés à des pères démissionnaires. Ils ont connu les horreurs du bizutage dans leurs internats, la peur et la solitude, avec des effets différents. Michel est devenu un physicien de pointe (ses découvertes vont bouleverser le monde) et Bruno, un pédagogue incompétent et dangereux et un écrivain raté. Le savant est incapable de sentiments et même de désir. Le littéraire est obsédé par la compétition sexuelle, un domaine où il réussit encore plus mal qu'ailleurs. Dans un monde publicitaire qui ne parle que de réussite et de performance, ces frustrations font de Bruno une mine de ressentiments prête à exploser en délires paranoïaques. Les femmes qui auront eu le malheur d'aimer ces deux handicapés affectifs mourront dans des conditions parallèles, dignes des pires mélodrames.

Les coupables de cette double catastrophe sont désignés explicitement: ce sont les dérives libertaires des années 70, qui ont détruit la cellule familiale, «dernier rempart contre l'économie de marché», et le libéralisme sauvage qui en a découlé. Michel Houellebecq dénonce très violemment la génération de 68 et les modes de consommation sexuelle importés des Etats-Unis. Il le fait avec un talent très aigu, d'une précision cruelle dans la dérision. Ainsi la description de «L'Espace du Possible», paradis échangiste new age déguisé en temple de l'accomplissement personnel avec ateliers d'écriture, «sensitive Gestaltmassage» et «rebirth» dans l'eau chaude. Ou encore, la rencontre de Bruno, pamphlétaire raciste, avec un Philippe Sollers ravi. L'auteur ne se limite pas à ces tableaux de genre et passe sans transition à un discours sociologique et scientifique, fortement moraliste, entremêlé d'interventions poétiques.

Cette technique de cut-up engendre un sentiment de malaise. Les thèses défendues sont étrangement pauvres et confuses: faire souffrir les animaux et les fœtus est mal, les femmes sont meilleures que les hommes, l'humanité a fait long feu et il serait bon de la remplacer par des êtres sans désir ni volonté de puissance, la religion est le ciment de la société. On apprend à la fin que le narrateur est un clone qui tente, près d'un siècle plus tard, de faire, avant qu'elle ne sombre dans l'oubli, la chronique des derniers jours de cette pauvre humanité. Une tâche difficile dans un monde où les notions d'individu et de liberté n'ont plus de sens. Ce basculement in extremis dans la science-fiction légitime bien artificiellement un discours péremptoire. Michel Houellebecq a du roman une conception très ambitieuse qu'il affronte avec talent mais qui sombre dans la mélasse du discours théorique.

Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, Flammarion, 394 p., Interventions, Flammarion, 150 p.

Signalons que le numéro 161 des «Inrockuptibles» consacre un excellent dossier à Michel Houellebecq.