Toute cette semaine, «Le Temps» fait le portrait de cinq personnalités africaines qui jouent un rôle important en Suisse.

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Laurent Jimaja, un pionnier à la mairie du Grand-Saconnex

Dans le petit studio de «la 3» au fin fond du grand bâtiment de la RTS, ses longues dreads rassemblées en queue de cheval, accaparent l’attention au premier coup d’œil. Michel Ndeze, aka Dynamike, est l’un des animateurs piliers de «la chaîne des jeunes». L’une des deux voix de Downtown Boogie, l’émission mythique consacrée au hip-hop et aux cultures noires en Suisse à l’aube des années 2000.

En ce vendredi de juin, il prépare la dernière diffusion, avant la pause estivale, de Pili Pili, son tout nouveau canal, lancé en février. Le chroniqueur BD Didier Charlet est dans la cabine. Il est là pour parler de Je suis au pays avec ma mère, une bande dessinée qui relate les rêves d’un requérant d’asile africain en Suisse, illustrée par la dessinatrice genevoise Isabelle Pralong.

Quelques instants plus tard, c’est la voix d’Abd El Malik sur le morceau Gibraltar qui se fait entendre à point nommé. Le ton de Pili Pili est donné: une messe dominicale bien particulière où, dès 11 heures du matin, on parle des musiques et cultures africaines, qu’elles émanent du continent, de la diaspora ou de leurs aficionados.

En route vers la majorité silencieuse

Voir en ce Congolais quinqua un simple animateur radio serait réducteur. Egalement amateur des arts de la scène et activiste musical impénitent, Michel Ndeze a une vie qui ressemble à celle d’un héros de série hyperactif. Né au Maroc, ce fils de diplomate a également passé un bout de son enfance au Koweït puis au Kenya. Scolarisé dans les lycées français de ses différents lieux de résidence, il grandit dans un environnement expat tout en cherchant toujours à passer «de l’autre côté de la frontière». Car comme il le constate: «Je ne tenais pas en place et dès que je le pouvais, je grimpais, dans un bus matatu, ces taxis-brousse où les passagers sont entassés comme des sardines, direction le ghetto.»

Dans les pièces de théâtre organisées par son établissement scolaire, il est le seul Noir à interpréter le rôle du docteur Knock. A la maison, il s’empare des grands duos de la soul music, lui dans le rôle de Lionel Richie et sa sœur dans celui de Diana Ross. «J’aimais tout dans la soul: les sentiments véhiculés, le message, la qualité de l’interprétation.» Michel Ndeze est un ambianceur-né. Lorsque ses parents décident de l’envoyer en France, adolescent, pour terminer sa scolarité, c’est le début d’une vie mouvementée caractérisée par une soif de faire et d’être, une énergie tous azimuts, sans aucune préméditation ni gêne.

Les anecdotes s’enchaînent dans sa bouche, toutes plus savoureuses les unes que les autres: Rodolphe, son ami camerounais de Montpellier, danseur classique en herbe qu’il retrouve bien des années plus tard à Lausanne premier danseur noir chez Maurice Béjart; son audition dans un groupe de rock français en tant que batteur alors qu’il n’avait jamais touché à des baguettes de sa vie…

«Je ne pensais pas qu’être batteur nécessitait un quelconque apprentissage», éclate de rire l’animateur devenu producteur, attablé à la cafétéria de la RTS. L’autre grande passion de Dynamike, c’est la musique. Une passion qui le pousse à se détourner des bancs de l’école et lui vaut un court passage à l’Ecole royale militaire des cadets de Bruxelles en 1986 sur injonction paternelle.

Grâce à une bourse, il débarque à Lausanne pour faire un bachelor en Business Administration. Le hip-hop américain est alors en train d’exploser et le fan de soul s’engouffre dans la mouvance. Ambassadeur et pionnier du genre en Suisse romande, il est l’un des deux rappeurs du groupe Silent Majority, un projet jazz-rap conçu par le pianiste Pierre Audétat. De quoi remplir ses nuits et ses week-ends, mais de quoi aussi perdre son premier emploi dans une compagnie électrique sédunoise.

L’avenir de tous les possibles

Ami de Sens Unik, avec lesquels il collaborera sur un disque, il flirte aussi avec la scène hip-hop française. Il réalise l’album La Théorie du Kaos puis rejoint le label de Passi avant de revenir en Suisse et de participer à l’émission Downtown Boogie sur Couleur 3, qu’il coanime pendant plus de quinze ans. En cette après-midi de juin, celui qui est bien conscient d’être «le Black de service» de la RTS arbore un t-shirt noir sur lequel dansent les lettres «I made it happen», un slogan qu’il a fait sien.

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Avec sa terre d’origine, les mille collines au Congo, il a gardé un contact régulier, tous les étés et tous les Noël, jusqu’aux événements de 1992. «Chaque fois que je déménageais en Europe, j’envoyais la partie de mes affaires que je ne pouvais pas prendre avec moi au Congo. En 1992, alors que le Nord-Kivu, région frontalière du Rwanda, était en proie à de violents affrontements ethniques, j’ai tout perdu. Tout comme ma mère, qui y résidait alors en partie et a dû fuir avec en tout et pour tout deux valises sous le bras.»

Mais Michel Ndeze reste positif: «Entre la beauté de la région et l’horreur qui s’y passe, il y a quelque chose à réconcilier.» Il rêve de panser les blessures et de pouvoir partager ses connaissances acquises en Suisse avec les habitants de cette terre. «Dans des pays comme cela, on ne peut pas aller plus bas. Tout est à faire, à reconstruire, à petite ou à grande échelle», estime celui dont le grand-père, Daniel Ndeze Rugabo, fut le roi du royaume Bwisha dans le Nord-Kivu jusqu’en 1981.

Pour l’heure, l’animateur et chanteur apprend le piano à pouces. Il prépare un spectacle sur sa vie avec des parties musicales et d’autres contées, ainsi que la parution d’un nouvel album pour la fin de l’année. Il vient d’ailleurs de publier un single, Here I Am, paru sous le nom de Ndagij, un clin d’œil à son prénom originel Ndagijimana. Et quand il lui reste un peu de temps, il prend son vélo et part se balader dans la campagne vaudoise.

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Profil

30 octobre 1969 Naissance au Maroc.

16 août 1982 Arrivée en Europe, à Montpellier.

1994 Création à Lausanne du groupe de hip-hop Silent Majority dont il est l’un des deux rappeurs avec Nya.

1998 Participe au disque «Pole Position» de Sens Unik et sort son premier album, «La Théorie du Kaos».

2001 Rejoint l’équipe de «Downtown Boogie», une émission de Couleur 3, qu’il coanime avec Baby Blu.

18 juin 2020 Sortie de l’EP «Here I Am Remixes» de Ndagije.


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