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Michel Pastoureau lit le monde au prisme des couleurs

Le «Journal chromatique» de l’historien est un savoureux recueil d’anecdotes et de réflexions bariolées

Michel Pastoureau est un vieux monsieur replet qui trouve que «tout était bien mieux avant»; c’est aussi un petit garçon rondouillard qui boude parce que la bicyclette qu’il a reçue est jaune; et un médiéviste obscur que ses collègues considèrent avec dédain car il s’occupe du domaine mineur de l’héraldique. C’est en tout cas ainsi qu’il aime à se peindre avec malice, lui qui donne désormais dans le monde entier des conférences sur la science des couleurs qu’il a développée dans de nombreux ouvrages.

Un léger parfum de revanche émane de son «Journal chromatique 2012-2016», Une couleur ne vient jamais seule, qui fait suite à un premier volume autobiographique, Les Couleurs de nos souvenirs (Seuil, 2010, Prix Médicis essai). Pastoureau est d’abord un spécialiste du Moyen Age, auteur d’ouvrages savants sur la symbolique des blasons, des sceaux et des monnaies*, un grand connaisseur du bestiaire – ses essais sur l’ours et le cochon sont des références, et il en annonce un autre sur le corbeau. Ses recherches l’ont amené à regarder le monde occidental au prisme des couleurs. Les grandes monographies sur le bleu, le noir (et le blanc), le vert et le rouge, et une étude remarquable sur les rayures, L’Etoffe du diable (Seuil, 1991) lui ont apporté la célébrité.

Un vert indéfinissable

Michel Pastoureau est un excellent conteur. Comme Les Couleurs de nos souvenirs, ce deuxième volume est un délicieux recueil d’anecdotes personnelles et de remarques générales sur la place et la signification des couleurs dans notre monde. Une lecture qui modifie le regard, qui rend attentif à des détails amusants et/ou significatifs. Un container à ordures «d’un vert hygiénique indéfinissable» porte une pancarte troublante: «bac jaune»: voilà qui déclenche une réflexion sur la coïncidence entre les mots et les choses.

Le désarroi d’un citoyen suisse écoresponsable qui cherche à jeter son parapluie dans le récipient de la bonne couleur; des draps noirs, funèbres, découverts avec horreur sous le sobre couvre-lit d’un hôtel design de Zurich; le jaune rassurant des bus postaux – Pastoureau aime la Suisse, et Berne, ville de l’ours, plus que tout –, autant de scènes qui renvoient à l’expérience quotidienne. Quel est le rôle des couleurs dans la signalétique: peut-on interdire en bleu? Pourquoi a-t-on le droit de passer au vert et pourquoi le rouge, couleur de l’amour, est-il aussi celle de l’interdit (et de la faute et de la révolution)? Et que peut bien être le «gris Missouri» ou le «rose pink» du langage publicitaire?

Diabolo menthe

La perception des couleurs est une question culturelle, le savant ne cesse de le rappeler. Leur symbolisme évolue avec le temps et elles restent très difficiles à définir dans leurs infinies nuances. Quant aux goûts individuels, ils sont soumis aux modes, bien sûr, mais aussi à une alchimie intime, faite de souvenirs d’enfance, d’expériences heureuses ou douloureuses et d’impondérables. Si Michel Pastoureau aime le vert, est-ce à cause d’une dédicace d’André Breton, un temps ami de son père, du costume de Babar, du diabolo menthe, des reflets de l’océan de sa chère Bretagne? Et pourquoi préfère-t-il les films en noir et blanc?

Avec les couleurs vont les goûts, on le sait bien, et l’auteur est un gourmand honteux qui ne cesse de plaisanter sur son embonpoint et ses excès: une inavouable glace bleue en forme de pied, un banana split aux nuances indéfinissables de glace fondue dans la chantilly, une Marilyn en massepain, dévorée avec son maillot rouge dans une rue médiévale de Lübeck.

Echange sur le daltonisme

La vie de conférencier exige des déplacements fatigants, celle d’universitaire impose des colloques souvent ennuyeux, mais ce sont de bons terrains d’observation chromatique. L’historien est attentif aux leçons des sciences naturelles – il se passionne ainsi pour un échange sur le daltonisme. Mais il aime aussi ironiser sur le milieu académique quand il évoque une «humiliation en jaune»: appelé à donner un cours en allemand, Michel Pastoureau constate l’absence du Herr Professor Doktor qui l’a invité; il apprend alors que celui-ci ne peut pas assister à une prestation classée «jaune» alors que les siennes sont «rouges», donc d’un niveau plus élevé! C’est d’ailleurs au jaune que sera consacrée la monographie qui manque à la gamme des six couleurs de base – ce jaune ambivalent, symbole de trahison comme de succès, de maladie et de lumière.

* Vient de paraître au Seuil le «Grand Armorial équestre de la Toison d’or», dont Michel Pastoureau a écrit le texte.


Michel Pastoureau, «Une couleur ne vient jamais seule», Seuil/Librairie du XXIe siècle, 240 p.

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