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Michel Pastoureau sur la piste du loup, notre meilleur ennemi

Après l’ours, l’historien dresse le portrait d’un autre roi maudit du bestiaire occidental

C’est le site de Pro Natura qui le dit: «D’une manière générale, il faut s’attendre à voir apparaître des loups dans toute la Suisse et à tout moment.» Avec l’ours et le lynx, le grand prédateur est de retour après un bon siècle d’absence. Régulateur écologique à protéger ou menace pour les éleveurs de moutons, il suscite la polémique. La monographie de Michel Pastoureau vient à point mettre en perspective les représentations et les fantasmes qui lui sont liés.

L’historien avait déjà consacré un livre important à son compère – L’Ours. Histoire d’un roi déchu (Seuil, 2007). Avec le sanglier, le cerf, le renard, le corbeau, l’aigle et le cygne, les deux spécimens font partie du «bestiaire central» occidental. Le loup y occupe une bonne place depuis l’Antiquité, «à la fois admiré, respecté et redouté». On rencontre dans de nombreux récits mythologiques ce prédateur «vorace, voleur, fourbe, cruel».

De l’ennemi à la mascotte

Ovide raconte l’histoire de Lycaon, un roi que Zeus punit de ses pratiques anthropophages en le changeant en loup. Mais c’est aussi en louve qu’il transforma Léto, la mère d’Artémis et d’Apollon, pour la protéger de la jalousie de son épouse! Dans les sagas scandinaves, les guerriers partaient nus au combat, une peau d’ours ou de loup jetée sur leurs épaules pour les rendre invincibles. Au mâle sanguinaire s’oppose donc la femelle nourricière: voir la louve qui allaita Romulus et Remus, les jumeaux à l’origine de Rome.

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Dans la chrétienté, les histoires de loups féroces subjugués par un saint sont légion. Le plus célèbre, le «frère loup» de François d’Assise, conclut un pacte avec les habitants de Gubbio: il cessera ses méfaits si eux le nourrissent. Il deviendra leur mascotte. Les hommes de Dieu sont plus forts que les bêtes sauvages, mais dans la Bible, le loup est un faux prophète, un rusé qui s’introduit dans la bergerie sous une peau d’agneau.

Trophées pour le roi

En Europe, la peur du loup fluctue, elle semble croître pendant les périodes de crise, les guerres, les disettes, quand tout le monde a faim et lui aussi. Au XIIe et au XIIIe siècle, on constate une accalmie, puis la peur reprend et en 1421, année «effroyable», les loups entrent dans Paris. Cette terreur perdure jusqu’au XIXe siècle. La chronique relate des bêtes particulièrement meurtrières. La plus célèbre est celle du Gévaudan dans l’actuelle Lozère. A partir de 1764, ce monstre qui s’attaque aux jeunes bergères devient le héros de la chronique. Il défie les grands moyens mis en œuvre pour l’anéantir et ridiculise le pouvoir. A tel point qu’on soupçonne, derrière lui, un pervers criminel. Un ou deux loups de taille extraordinaire sont alors tués et le cadavre de l’un d’eux est envoyé à Versailles.

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Il semble pourtant qu’en général les attaques envers les humains soient rares, sauf en cas de rage. Mais en périodes de famine, les documents d’archives montrent que des enfants et des femmes sont dévorés. Que certains défenseurs actuels du loup le nient agace fortement Pastoureau: «C’est faire preuve de beaucoup de suffisance: nos savoirs actuels ne sont pas des vérités mais seulement une étape dans l’histoire des connaissances», répète-t-il à plusieurs reprises au cours de cette étude «culturelle» donc relativiste.

Récupération publicitaire

Anthropophage ou non, le loup aux yeux qui brillent dans la nuit hante l’imaginaire occidental. Il apparaît dans la toponymie, l’héraldique, les noms de personnes, les proverbes. On le trouve sur les maillots des sportifs, le logo des marques. En Turquie, il sert d’emblème à une organisation d’extrême droite – les Loups gris. La publicité le récupère pour «l’énergie, l’appétit de liberté, la vivacité d’esprit, la confiance en nos instincts…». Le rusé a aussi donné son nom au demi-masque noir qui dissimule le visage des Vénitiens pendant le carnaval.

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La frontière entre loups et humains reste longtemps perméable: sorciers et sorcières changés en loups se livrent à des «activités mortifères». A la pleine lune ou au solstice d’hiver, ces loups-garous, volontaires ou contaminés par des morsures, dévorent les enfants. La chronique relate les procès intentés à ces suppôts de Satan. Quant aux enfants-loups, qu’on dit élevés avec les louveteaux, comme Mowgli, ce ne sont souvent que de pauvres petits égarés par leurs parents.

Toutes sortes de superstitions s’attachent à la figure du loup: prières, amulettes, médicaments tirés de ses organes pour garantir vigueur sexuelle et fécondité. Enfin, sa prestance, sa taille et sa force en font un sujet de choix pour les artistes: ce beau livre en apporte l’illustration.

L’alter ego farcesque

Le loup prédateur est une figure récurrente des contes. Voyez celui de la fable Le loup et l’agneau, champion de la mauvaise foi, ou celui qui veut forcer la porte des petits cochons ou celle des sept biquets. Et bien sûr, le loup friand de Petit Chaperon rouge et de grands-mères, qui a donné lieu à des dizaines de variantes et d’interprétations psychanalytiques ou ludiques.

Au loup tragique s’oppose son alter ego farcesque. Dès le XIIe siècle, le Roman de Renart présente un Ysengrin ridicule, un alliage de force brute et de stupidité que Renart dupe facilement. Sa femme Fière ne vaut guère mieux, en plus elle est lubrique. Vingt siècles plus tard, le loup de Tex Avery, avec ses yeux à élastique, montrera le même appétit sexuel débridé!


Essai
Michel Pastoureau
Le loup. Une histoire culturelle
Seuil, 160 p.

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