Palette

Michel Pastoureau, un historien tout en nuances

Après s’être penché sur le bleu, le noir et le vert, le Français consacre une monographie instruite et richement illustrée au rouge

Rouge: c’est le symbole de l’amour, de la passion, de la beauté. Le signe de la divinité, du pouvoir, de la gloire. Mais il illustre aussi la luxure, l’enfer; et l’interdit ou encore la révolution. Après les monographies consacrées au bleu, au noir et au vert, Michel Pastoureau aborde la «couleur archétypale, la première que l’homme a maîtrisée», dont le nom, dans plusieurs langues, signifie aussi «beau» et «coloré». Même si aujourd’hui, en Occident, le bleu a la préférence, le rouge reste la couleur la plus forte, la plus riche en symboles.

Dans ce bel ouvrage, richement illustré, Michel Pastoureau suit, comme dans les précédents, un fil historique, qui va de la préhistoire à nos jours. Les couleurs sont une construction culturelle, leur usage et leur interprétation varient avec les époques, les idéologies. En Occident, le rouge devance toutes les autres. Rouges, l’ourson de la grotte Chauvet (vers -33 000/-29 000), le bison d’Altamira (vers -15 500/-13 500), les navires de Tanum en Suède (vers 800-750 av. J.-C.). Rouges, les corps et les décors des peintures égyptiennes, grecques, romaines.

L’enfer et la révolution

Pour qu’une couleur s’impose, avec ses infinies nuances, il faut savoir la fabriquer, la fixer. Si l’historien s’intéresse aux témoignages des œuvres d’art, il a beaucoup à apprendre de la chimie, de la botanique et de la zoologie. L’Antiquité développe l’art d’extraire la garance, le henné, le kermès, les coquillages qui donnent la pourpre. Le Moyen Age marque l’apogée du rouge – il signifie le sang du Christ, l’Esprit Saint mais aussi l’Apocalypse et l’Enfer. Le renard, l’écureuil, Judas, les traîtres sont roux, ils sont mauvais. La Réforme va bannir du culte et des vêtements cette couleur trop vive. Mais en parallèle, la conquête de l’Amérique révèle une nouvelle teinture, la cochenille, et le rouge s’impose dans les cours européennes.

Puis le rouge dérive vers le mondain (sous la forme atténuée du rose), puis vers le vice, la débauche, le bordel, l’adultère bourgeois que suggère La Chambre rouge de Vallotton. En 1789, le bonnet phrygien teinte de rouge la Révolution, qui gardera cette couleur, dans le monde entier, jusqu’au XXe siècle. C’est aussi la teinte du danger: sens interdits, feux de circulation, et jusqu’au rouge infamant des corrections sur la copie de l’écolier.

Si Michel Pastoureau traite toutes les couleurs avec l’objectivité de l’historien, il a ses préférences. Il les avoue dans Les Couleurs de nos souvenirs (prix Médicis de l’essai en 2010), une autobiographie tout en nuances et un savoureux recueil d’anecdotes. On y découvre un petit gros pas très adroit, passionné de latin, sujet à des «caprices chromatiques», qui a refusé un vélo parce qu’il était jaune alors qu’il le voulait vert, sa couleur préférée. Dans ses souvenirs luit le gilet jaune, lui aussi, d’un ami de son père, André Breton, une couleur restée pour lui à jamais celle du surréalisme. Un bon élève dont le plus beau cadeau, dans les années 1950, fut un stylo polychrome à quatre mines, venu d’Amérique.

Défricher des terres vierges

Au sortir de l’Ecole des Chartes, l’étudiant choisit d’écrire une thèse sur le bestiaire héraldique médiéval, «sujet ridicule aux yeux de mes maîtres et de mes camarades», qui allie une «discipline méprisable» et «un objet d’étude indigne de l’histoire savante, l’animal». Cette position marginale dans le monde savant met le jeune historien à l’abri des rivalités universitaires. Par la suite, ses collègues regardent avec condescendance ce chercheur qui se fait plaisir en se consacrant à un domaine aussi futile. Ce qui lui permet de défricher en paix des terres académiques vierges. L’héraldique ouvre au médiéviste les deux domaines qui vont faire son succès: celui des couleurs, bien sûr, et celui du monde des bêtes. Michel Pastoureau est nommé rapidement à la chaire d’histoire de la symbolique occidentale à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE), où il tient jusqu’à aujourd’hui un séminaire qui nourrira quantité de livres et d’articles.

Son premier grand succès de librairie, inattendu, Pastoureau, qui aime les délaissés, le doit à L’étoffe du diable, une étude sur la mauvaise réputation des rayures et des tissus rayés. Il consacre une monographie à l’ours, ce «roi déchu», évincé par le lion, et plusieurs études au cochon, «notre cousin mal aimé». Il voudrait encore réhabiliter un autre calomnié: le corbeau, «le plus intelligent de tous les animaux», doué d’humour, en plus, selon l’historien qui lui-même n’en manque pas. Ni de projets: il prévoit encore une monographie sur le jaune, peut-être couplé avec l’or – si difficile à rendre par la photographie.

Erudit marginal

A 69 ans, Michel Pastoureau a atteint une notoriété internationale, ses ouvrages sont traduits en quantité de langues, il est invité dans le monde entier à donner des conférences, et il s’y prête avec bonhomie. Ses travaux font appel aux sciences naturelles, à l’histoire de l’art (dont il s’étonne qu’elle ait longtemps ignoré la couleur), à la linguistique, à la sémiologie, l’étymologie, à l’archéologie et aux neurosciences. Il a développé l’art de transmettre cette érudition avec légèreté.

Elevé au milieu des livres par des parents amis des artistes, latiniste convaincu, savant en marge mais reconnu, Michel Pastoureau conclut Rouge sur un constat pessimiste, face à «nos sociétés contemporaines, fatiguées de ne plus croire à leurs propres valeurs et tournant chaque jour davantage le dos à leur passé, à leurs mythes, à leurs symboles et à leurs couleurs». Il s’effraie de l’inculture de ses étudiants qui ne connaissent ni l’histoire ancienne, ni l’histoire sainte, ni la géographie: comment se situer alors dans le monde des images? Lui qui entend vibrer les couleurs entre elles comme des sons et en connaît les mille nuances, du «vert administratif» de son enfance au fameux «beige Mitterrand», craint de voir perdre la subtilité de leur symbolique millénaire et fluctuante.


A lire

Michel Pastoureau, «Rouge – Histoire d’une couleur». Ed. du Seuil, 239 p.

Profil

1947 Naissance à Paris

1983 Nommé à la chaire d’histoire de la symbolique occidentale à l’EPHE

1991 «L’Etoffe du diable»

2000 «Bleu, histoire d’une couleur»

2007 «L’Ours, histoire d’un roi déchu»

2008 «Noir, histoire d’une couleur»

2009 «Le Cochon, histoire d’un cousin mal aimé»

2010 «Les Couleurs de nos souvenirs»

2013 «Vert, histoire d’une couleur»

Publicité