L'œuvre au noir. Depuis début novembre, Michel Piccoli trime au Théâtre de Vidy. Comme le peintre en son atelier, il rêve l'espace de sa fiction. Et se heurte à la matière, Minetti, la blessure d'un poète faite pièce. C'est l'Autrichien Thomas Bernhard qui l'a écrite en hommage à l'acteur Minetti. Cinquante pages. Presque un monologue. L'histoire d'un artiste qui a quitté la scène pendant trente ans et qui retourne à la lumière. Il veut jouer Lear, le monarque bafoué célébré par Shakespeare. Il veut être ce patriarche châtré, puis tirer sa révérence. Adieu aux larmes. L'année passée, à Paris, puis dans toute la France, Michel Piccoli a justement incarné Lear. Là, il est Minetti, celui qui attend de renaître sous les oripeaux de la légende.

Michel Piccoli au travail. Dans la salle où il répète, aucun observateur n'est admis. On est à quelques jours de la première, fixée le 9 décembre, et la tension est maximale. «C'est fragile, il se bat avec un texte énorme, il est tendu», souffle un proche. Sur la scène avec lui, des comédiens d'exception, Evelyne Didi, Julie-Marie Parmentier, Gilles Kneusé et Arnaud Lechien. Ils n'ont presque rien à dire. Ils sont là, unis par la même ambition: ouvrir Minetti au grand large, là où les certitudes clapotent en écume, où un homme tremble, en mal de figures. Le théâtre, c'est du doute transfiguré en éblouissement, chez le metteur en scène français André Engel en tout cas.

Comment est-il, Michel Piccoli au combat, dans ce face-à-face avec le rôle? A défaut de pouvoir voir, on tend l'oreille. L'acteur nous l'a confié: «Les répétitions m'angoissent, j'ai peur de ne pas être à la hauteur.» André Engel confirme: «Je sais qu'il a peur et je ne comprends pas pourquoi. L'antidote? Avec les autres comédiens, j'ai tendance à beaucoup intervenir. J'interromps une scène, je suggère une tonalité. Pas avec lui. Si je le fais, il sera tellement soucieux d'exécuter la demande qu'il perdra sa spontanéité. Or Michel a un sens du texte extraordinaire. Il est juste, d'emblée. Quoi que je puisse indiquer, ce ne sera jamais aussi bien que ce qu'il peut proposer. Mon travail avec lui consiste à chasser l'anxiété.»

La méthode Piccoli? «Fouiller, oui fouiller», dit l'intéressé. Directeur du Théâtre de Carouge, Jean Liermier était l'assistant d'André Engel pendant les répétitions de Lear. Il a fait répéter Michel Piccoli. «Il a peur de décevoir, c'est vrai. Mais c'est un bosseur stupéfiant. Pendant les répétitions de Lear, il était à l'affût de la moindre indication d'André Engel ou de moi-même. Et de retour à la maison, après une journée affolante commencée à l'aube pour assurer la promotion de son film Ce n'est pas tout à fait la vie dont j'ai rêvé, il révisait encore son texte.»

Le paradoxe apparent serait là. Acteur d'instinct, Michel Piccoli vit chaque instant sur le plateau, dans l'oubli de ce qui vient. Un comédien accompli n'anticipe pas. Il joue, comme si la suite n'était pas écrite. Mais pour parvenir à cette liberté, il s'imagine cent balises sans lesquelles il n'y a pas de folie. Pas de jeu, donc. L'acteur Roger Jendly a tourné dans les trois films réalisés par Piccoli. «Sa manière de travailler? Beaucoup de soleil et des orages. Contraintes et libertés. En tant que cinéaste, il exigeait de nous une extraordinaire rigueur dans la coordination des mouvements et des manipulations d'objets. Cela relevait de la chorégraphie. La liberté en découlait.»

Tel serait l'art de l'acteur selon Piccoli. Et l'expérience? Ces rôles qui ont modelé l'âme et le corps? «Il cherche à oublier tout ce qu'il sait, assure Jean Liermier. Il ne se repose jamais sur un savoir-faire. Il aime ne pas savoir.» «Il est soucieux de s'améliorer, ajoute Roger Jendly. Je me rappelle l'avoir vu en train de répéter une pièce de Guitry. Deux mois plus tard, j'assiste à une représentation et il me jette à la sortie: «Tu ne trouves pas que j'ai fait des progrès?» Un autre exemple? Un jour, je le félicite pour son anglais parfait. Il m'explique que c'est un leurre et qu'il a suivi un cours intensif pour un film. C'est ça, le perfectionnisme.»

Fréquenter nos ombres est sa vie. L'âge? Ses 83 ans qu'il aura en décembre? Qu'on ne lui en parle pas. Michel Piccoli est dans l'éternité de l'instant. Face à la fosse, sous les feux qui l'aveuglent, il sent le public, il en capte le désir, il jouit d'être son guide aux enfers, celui qui regarde grenouiller le cloaque et qui témoigne. «Il est venu voir Le Jeu de l'amour et du hasard au Théâtre de Carouge, raconte Jean Liermier. A la fin, il m'a dit: «Quelle chance ils ont tes acteurs de jouer. Moi, je dois encore répéter.» L'été prochain, il devrait commencer le tournage de son quatrième film. «Je suis un jeune cinéaste», plaisante l'artiste.

Michel Piccoli, c'est un désir à vif. Un bonheur de travailler en bande, l'Etna sous une carcasse, puis une explosion. Un rire, une blague, un bonheur d'être là, de travers, de préférence. «Si j'avais été un autre homme, j'aurais voulu lui ressembler, confie René Gonzalez, directeur du Théâtre de Vidy qui l'accompagne depuis longtemps. C'est un humain céleste. Il est ancré dans la réalité, dans ce qu'elle a de plus modeste et il y a du ciel en lui.»